Sylvain, toujours en proie à la même hallucination, effrayé d'entendre si près de lui une voix étrangère, croit avoir toute une légion de brigands à ses trousses.
—Ah! mon Dieu! au secours s'écria-t-il. Confiteor Deo... à la garde! à la garde!... in nomine Patris, et Filii... mea culpâ, mea maximâ culpâ... M. le curé! Marguerite! Grand Guillaume! à moi!... in manus tuas domine... au secours! on m'assassine! ah! messieurs ne me tuez pas, je suis un pauvre homme! grâce! grâce!
Bref, Sylvain fait un tel vacarme et de tels efforts, qu'épuisé il tombe et roule à côté de son lit!
M. le curé, justement effrayé des cris de son domestique, accourt et trouve le pauvre Sylvain plus mort que vif. M. le curé interroge Servigny, qui le met en peu de mots au courant de ce qui vient de se passer; alors le bon curé revient à Sylvain, il l'appelle: Sylvain! Sylvain! es-tu blessé ou mort? voyons parle; est-ce que tu ne me reconnais pas?
Sylvain ouvre enfin les yeux: sont-ils partis, dit-il? Ah! M. le curé, quels brigands, quelles figures! ils étaient plus de dix! mais c'est surtout le grand boiteux qui m'a fait le plus de peur!... Dieu de Dieu! quel sabre et quelles moustaches! N'importe, je l'ai bien reconnu, le gueux; mais patience, j'aurai ma revanche...
—Mon bon ami, lui dit le curé avec douceur, tu es en ce moment victime de l'erreur de tes sens. Vois donc, tout est calme ici excepté toi. Toutes les portes, toutes les fenêtres sont fermées, comment veux-tu que des brigands se soient introduits dans ta chambre où il n'y a rien à prendre, et que ton voisin ne les ait pas vu en même temps que toi! Reviens de ton illusion, calme tes esprits et couche-toi; je vais prendre mes pistolets et veiller à la porte; tu peux dormir tranquille le reste de la nuit. C'en est bien assez pour une fois.
Cette courte, mais grave allocution du bon curé, produisit tout son effet sur le faible et superstitieux Sylvain, qui, accoutumé d'ailleurs à une grande docilité envers un si bon maître, accueillait toutes ses paroles comme des oracles. Tout rentra dans le calme, et M. le curé alla achever le reste de la nuit dans son appartement.
Vers les sept heures, le bon curé étant venu pour avoir des nouvelles de son malade; Sylvain, qui était éveillé, répondit qu'il dormait.
—Non, mon père, je ne dors plus, dit à son tour Servigny, je me sens même beaucoup mieux depuis que vous m'avez accueilli dans votre sainte maison, et que je suis devenu l'objet de vos soins éclairés. Je ne saurais mieux vous en témoigner ma reconnaissance, ajouta-t-il, qu'en vous priant de vouloir bien m'entendre en confession.
Touché autant que surpris des sentiments religieux de l'étranger, le bon curé s'empressa d'acquiescer à sa demande. Sur un signe de lui, le domestique se retira, et lorsqu'ils furent seuls, Servigny se laissa couler à bas de son lit et vint se prosterner aux pieds du vénérable ecclésiastique qui, le retenant, lui ordonna de rester au lit; mais Servigny insista.