Il le conduit dans une petite salle à manger où règne l'ordre et la propreté. Il sonne son monde, et en un clin d'œil, un homme et une femme, Sylvain et Marguerite, déjà âgés tous deux, mais d'un extérieur qui commande la confiance, s'empressent d'accourir auprès de leur maître vénéré; il se fait apporter la boîte aux médicaments qu'il tient toujours abondamment fournie, et à ses frais, pour venir au secours des malheureux; il demande de l'eau chaude, du linge. On approche le blessé près d'un feu petillant que les domestiques ont eu soin d'allumer. Le vénérable pasteur se met en devoir d'examiner et de panser les blessures de Servigny. Celles des coudes, quoique graves, n'étaient pas inquiétantes; mais celle de la tête pouvait avoir des suites fort dangereuses. Elles furent toutes pansées par le respectable curé avec l'adresse d'un chirurgien habile. Ces soins préliminaires une fois remplis, il fait donner un bouillon au malade; et, lorsque ce dernier est bien réchauffé, il donne ordre de lui passer une chemise et de le coucher. On place Servigny dans la pièce où couchait le domestique. Avant de se séparer du bon curé, il voulait lui raconter la longue série de ses infortunes et surtout la manière dont il avait été si maltraité peu d'heures auparavant; mais le bon curé l'en empêcha, en lui recommandant d'observer le plus rigoureux silence pour ne pas aggraver la fièvre à laquelle il était en proie.

Cette prescription était loin d'être du goût du bon homme Sylvain, qui, outre qu'il aurait pu, à bon droit, passer pour le plus grand bavard de France et de Navarre, était bien la curiosité incarnée. A ce double titre, il grillait d'impatience de se faire raconter les circonstances merveilleuses, selon lui, qui avaient réduit un homme jeune et fort à venir se réfugier la nuit, entièrement nu, au presbytère de son maître. Il s'approche donc doucement du lit de son hôte, et d'une voix qu'il rend la plus engageante possible:

—Ah! mon bon monsieur, lui dit-il, quels infâmes scélérats! comme ils vous ont traité! Veuillez donc me raconter les diverses circonstances de cet événement; je veux que dès l'aube du jour tout le village en soit informé, et que chacun devienne votre vengeur. Nous nous armerons tous de fourches, de faux; nous fouillerons toute la contrée, et par la mort! si nous trouvons les misérables, nous les amèneront pieds et poings liés! Je suis tellement indigné, vous m'inspirez une si véritable compassion, que je vais mettre des cordes dans mes poches, et, par la mort! ce sera moi qui les garrotterai! Combien étaient-ils, les gueux? étaient-ils armés? avaient-ils des figures bien farouches, bien rébarbatives? Tant mieux, par la mort! ils verront que le vieux Sylvain n'y va pas de main morte; oui, Sylvain, qui depuis quarante-deux ans porte la hallebarde avec honneur et gloire, dans l'église du bon et brave Saint-Marsault[506], par la mort! j'en ai fait trembler bien d'autres.

—Brave Sylvain, répond le malheureux Servigny, étourdi de cette longue tirade, je vous remercie d'épouser si chaudement ma cause; mais il m'est impossible de vous satisfaire en ce moment. Outre que ce serait une grave inconvenance que de désobéir à votre excellent maître, mes forces ne me permettent pas de répondre à votre empressement. Veuillez donc m'excuser, et permettez-moi de prendre un peu de repos.

—Bien, bien, mon bon ami, je vois combien vous souffrez; je vais vous laisser dormir tout à votre aise... Cependant, j'y réfléchis et je pense que si vous vouliez me raconter les choses à voix basse, cela ne vous fatiguerait pas. Je vous jure que je n'en parlerai demain matin qu'au maître d'école, à grand Guillaume, le garde champêtre, à la femme du premier marguillier et à celle de l'épicier du coin. Ce sont tous mes amis, et on peut compter sur leur discrétion comme sur la mienne. Ils viendront vous voir demain matin, oui-da! et je veux que la marguillière vous apporte du lait et des œufs frais lorsque vous serez convalescent, ce qui j'espère ne sera pas long; car, Dieu merci, je m'y connais. Ce que vous avez se réduit à fort peu de chose; et, tenez, je suis sûr qu'aussitôt que vous vous serez ouvert à moi, vous vous sentirez tout soulagé!

—Encore une fois, brave Sylvain, cela m'est impossible, absolument impossible ce soir. Veuillez me laisser reposer.

—Diable d'homme, se dit Sylvain, en grommelant entre ses dents, on a bien de la peine à le faire parler. Ça m'a l'air suspect et même furieusement suspect. Tous ces taciturnes ont à coup sûr quelque chose sur la conscience, car j'ai toujours remarqué que l'honnête homme est ordinairement généreux et abondant dans ses paroles. C'est tout de même vexant pour moi, et je puis bien dire que voilà la première fois qu'il arrive quelque chose d'extraordinaire dans le pays et que je me couche sans le savoir. Maudit sournois, va! tu peux bien compter que les poules de la marguillière ne pondront pas pour toi, et quant à son lait, il ne te tournera pas sur l'estomac! Va, je te déteste, et pour te le prouver, je jure que je ne te dirai plus rien.

Sylvain ayant enfin terminé son monologue, et voyant que son malade était endormi, prit le parti de se recoucher. Mais impressionnable comme tous les curieux dont la fibre sensible vient d'être violemment agitée, il eut bien de la peine à s'endormir. Il s'était d'ailleurs recouché avec la tête si pleine de scènes de brigands, qu'il ne tarda pas à tomber dans un état d'hallucination que trahissait l'agitation et de ses draps et de sa couverture.

En ce moment, et par une coïncidence que la position de Servigny explique assez naturellement, altéré qu'il était par les ardeurs d'une fièvre dévorante, il demande à boire. Il appelle:

—Sylvain! Sylvain?