Servigny entouré de soins et des consolations du bon curé, et, en son absence, de Sylvain et de Marguerite, gui le choyaient à l'envi, ne tarda pas à recouvrer la santé. M. le curé voulant s'assurer de la vérité des révélations de son protégé, écrivit partout où il pourrait recueillir des renseignements; les réponses qu'on lui fit étaient toutes en faveur de Servigny; il en était enchanté. Enfin, lorsqu'il eut reçu la lettre du procureur général d'Aix, il fit venir Servigny dans son cabinet et lui adressa ces mots:

—Vous m'avez dit la vérité: j'ai la conviction que vous n'êtes coupable que d'une grande légèreté. Je vous ai promis de vous sauver, je veux vous tenir parole. Voici un passe-port au moyen duquel vous pouvez passer aux Indes orientales; votre passage est payé. Veuillez accepter ces deux cents francs pour vous aider en arrivant, et fiez-vous à la Providence. Vous trouverez dans cette malle quelques hardes, des livres, et à peu près tout ce dont un jeune homme peut avoir besoin dans votre position.

Servigny fut si sensible à ce noble procédé qu'il ne put remercier son bienfaiteur qu'en versant un torrent de larmes. Oui, répéta le bon curé, j'ai trouvé le moyen de vous faire passer aux Indes orientales; je vous ai recommandé à un homme de bien, capitaine d'un navire qui vous transportera dans ces riches contrées. Rendez-vous utile à bord; j'ai la certitude que par votre bonne conduite et votre éducation, il vous sera facile de vous y placer et de vous y procurer une heureuse existence.

Nous ne suivrons pas Servigny dans sa traversée: tout ce qu'il importe de savoir, c'est qu'elle fut heureuse.

Il n'entre pas non plus dans notre plan d'imiter certains faiseurs de romans, dont l'érudition parasite s'entoure de cartes et de collections de voyages pour faire de pompeuses descriptions de pays et de productions qu'ils n'ont jamais vus. Toutefois, et autant pour ne pas être taxé d'impuissance sous ce rapport, que pour bien identifier le lecteur avec les nouvelles péripéties qui attendent notre héros dans ces lointaines contrées, nous allons esquisser rapidement et à l'aide de nos souvenirs, les principaux traits qui les distinguent des nôtres.

De toutes les parties du monde, l'Asie est la plus remarquable par son étendue, par le nombre de ses habitants, par l'importance de ses souvenirs historiques. Il faudrait des livres entiers pour décrire les superbes régions qui se développent au sud de l'Imalaya, de celles que de vénérables traditions ont rendues si célèbres le long de l'Euphrate, du Tigre, du Jourdain et de la Méditerranée, comme aussi des régions bien plus vastes qui s'étendent au sud et à l'est du grand plateau de l'Asie centrale. Ces régions magnifiques ont été depuis l'aurore de l'histoire, le but des expéditions de tous les plus grands conquérants, et c'est de là que nous sont venues, en partie, nos religions, nos sciences et notre civilisation.

Le côté intellectuel de ces peuples offre un phénomène qu'il est peut-être réservé à la phrénologie seule d'expliquer d'une manière lucide. En effet, on compte dans cette partie du monde près de trente dialectes différents écrits et parlés, et malgré cela on ne peut pas dire qu'ils aient une littérature. Si comme on le prétend, le volume de la tête indique une capacité intellectuelle correspondante, ne faut-il pas en conclure que l'absence de littérature est une suite du peu de développement de l'encéphale de ces peuples, dont la tête est généralement d'un tiers moins grosse que celle des Européens?

Les systèmes religieux n'y sont pas en moins grand nombre que les langues, et on peut assurer à bon droit que l'Asie est le domaine des fables, des rêveries sans objet, des imaginations fantastiques. Aussi, quelles étonnantes variations, quelle déplorable diversité n'observe-t-on pas dans la manière dont la raison humaine, privée de guides et livrée à ses seules inspirations, a satisfait à ce premier besoin des sociétés antiques, la religion! Si le judaïsme et le christianisme sont nés en Asie, s'il est peu de vérités qui aient été enseignées dans cette partie du monde, on peu dire en revanche qu'il est aussi peu d'extravagances qui n'y aient été en honneur, ou qui n'y aient pris naissance. La superstition des sabéens, le culte du feu et des autres éléments, l'islamisme, le polythéisme des brahmanes, celui des boudhistes et des sectateurs du grand lama, le culte du ciel et des ancêtres, celui des esprits et des démons, et tant de sectes secondaires ou peu connues, enchérissant l'une sur l'autre en fait de dogmes insensés et même atroces, donnent une faible idée de l'étonnante variété qu'offrent les croyances religieuses des Asiatiques. Observez que nous ne mettons pas en ligne de compte les différentes sectes que la domination anglaise y a importées, pour ne pas surcharger le tableau d'un tohu-bohu religieux, dont aucun autre pays du monde n'offre l'exemple.

Inutile de dire que cette multitude de sectes, jointes aux mœurs, aux coutumes antiques, aux idées reçues et aux erreurs même, sont pour le pouvoir autant d'entraves plus embarrassantes que les stipulations écrites, et dont il ne pourrait se délivrer qu'en s'exposant à périr par la violence même. Dans tout le reste, le despotisme est d'autant plus intolérable, que si le prince cesse de lever le bras, s'il ne peut anéantir à l'instant même ceux qui exercent les premiers emplois, et qui souvent substituent leur propre tyrannie à la sienne, tout est perdu; car le ressort du gouvernement, qui est la crainte, n'existant plus, le peuple n'a plus de garanties, il n'a plus que des oppresseurs. Enfin, on ne peut parler sans frémir des gouvernements monstrueux de cette partie du monde.

Quant aux mœurs, rien de plus efféminé, de plus corrompu; et c'est sans doute à cause du climat, car on a observé que le fils de l'Européen ne tarde pas à y perdre le courage héréditaire de ses pères. D'un autre côté, les femmes y passent leur vie dans la nonchalance, l'oisiveté et la mollesse, étant occupées tout le jour ou à se faire frotter le corps par de jeunes esclaves, ce qui est une de leurs grandes voluptés, ou à fumer le tabac du pays, qui est si doux que l'on peut en faire usage du matin au soir. Les moins vicieuses s'appliquent à des ouvrages à l'aiguille qu'elles font très-bien. L'adultère y est puni de mort, ce qui n'empêche pas que dans certaines de ces contrées, quand les femmes rencontrent un homme, elles le saisissent et le menacent de le dénoncer à leur mari s'il les méprise. Elles se glissent dans le lit d'un homme, le réveillent, et s'il les refuse, elles le menacent de se laisser prendre sur le fait, ce qui ne laisse à celui-ci que l'alternative de l'accomplissement de leurs désirs, ou une mort affreuse inévitable.