Enfin, et bien que la polygamie y soit poussée jusqu'à ses dernières conséquences, nous ajouterons que les hommes, pour étendre le cercle de leurs voluptés, n'ont pas craint d'outrager la nature!
Le sujet que nous traitons nous ramène maintenant à une courte notice sur la ville de Bénarès, pour laquelle Servigny avait pris passage, après quoi nous continuerons notre récit sans interruption.
Bénarès, bâtie sur les bords du Gange, et que l'on peut regarder comme la métropole ecclésiastique ou la Rome de l'Inde, est extrêmement grande et peuplée; on y compte environ six cent cinquante mille habitants. Elle est depuis un temps immémorial le siége principal de la littérature brahmanique, et réputée sainte par excellence. Les maisons sont très-hautes, aucune n'a moins de deux étages; la plupart en ont trois, et d'autres, en assez grand nombre, cinq et six, en général richement décorés. Le nombre des temples est très-considérable; la plupart sont fort petits, disposés comme des niches dans les angles des rues et sous l'abri de quelque grande maison. Plusieurs sont entièrement couverts de fleurs, d'animaux, de branches de palmiers, sculptés avec une élégance et un fini admirables. Les habitants décorent les parties les plus en vue de leurs maisons de camaïeux peints des plus vives couleurs, et qui représentent des hommes, des femmes, des taureaux, des éléphants, des dieux, des déesses, avec leurs formes et attributs divers. Des taureaux de tous les âges, consacrés à Siva, apprivoisés et familiers comme le chien domestique, circulent librement dans les rues, tandis que des groupes de singes, consacrés à Hanoumâm, grimpent sur le toits des maisons ou des temples, ou volent impunément dans les boutiques des fruitiers et des pâtissiers. La haute renommée de sainteté dont jouit cette ville, y attire, de toutes les parties de l'Inde, un grand nombre de pèlerins et de mendiants.
Nous avons dit que c'était pour Bénarès que Servigny avait pris passage. Arrivé dans un pays si nouveau pour lui, et où il n'avait aucune recommandation, il chercha d'abord à utiliser ses connaissances; mais là, comme partout, il est difficile d'inspirer confiance à ceux qui disposent de la fortune. Les habitants y sont même généralement hostiles aux étrangers, qu'ils considèrent comme autant d'êtres parasites qui viennent s'enrichir à leurs dépens, ou comme des criminels qui ont fui leur patrie sans doute pour se soustraire aux atteintes de la justice. D'un autre côté, ils ont été si souvent trompés par des aventuriers qu'ils avaient accueillis, et auxquels ils avaient procuré de bons emplois; si souvent ils avaient vu l'hospitalité violée, leurs femmes séduites, leurs filles et leurs richesses enlevées, qu'un sentiment légitime de répulsion ne leur était que trop permis.
Ces actes d'ingratitude, malheureusement trop souvent renouvelés, avaient donc fermé toutes les portes aux Européens qui, comme Servigny, cherchaient leur existence dans la carrière des emplois ou du travail; il était même très-difficile, pour ne pas dire impossible, de se faire admettre dans une maison à quelque titre que ce fût, même pour l'emploi le plus infime. Servigny ne possédait que le peu d'argent qu'il tenait de l'extrême charité du bon curé, et cela ne pouvait le mener bien loin: pour comble de malheur, il tomba malade, et en très-peu de temps il se trouva absolument sans ressources. Dans cette extrémité, il fut contraint de travailler comme un simple journalier, encore n'obtenait-il pas toujours de l'occupation, tant il était encore faible et peu accoutumé à ce genre de travail. Ce qu'il gagnait suffisait à peine pour lui procurer les aliments grossiers les plus indispensables à la vie.
Enfin, après trois ou quatre mois de séjour, d'efforts et de persévérance de toute espèce, il était parvenu à se rendre utile. Un contre-maître qui avait eu souvent occasion de l'employer, l'avait remarqué et lui avait témoigné de l'intérêt; il le chargea de tenir note des travaux qui s'exécutaient dans une fabrique de châles qui appartenait à un riche nabab[507], au service duquel il était. Servigny s'acquitta avec exactitude et talent de la mission qui lui était confiée, et son supérieur en était satisfait; mais le mauvais destin qui le poursuivait, ne permit pas qu'il restât longtemps dans une position où du moins il était à l'abri du besoin. Un ouvrier, originaire du pays et que Servigny avait remplacé dans la confiance du contre-maître, avait conçu contre lui un sentiment de jalousie tel, que de concert avec quelques-uns de ses camarades, il résolut la perte ce jeune homme. Pour y parvenir plus sûrement, ils firent agir, en secret auprès du nabab qui, ne pouvant tout voir, ne manqua pas d'accueillir ces faux rapports. D'ailleurs, la trame avait été si adroitement ourdie, les preuves paraissaient si évidentes, si bien combinées contre l'un et contre l'autre, que tous deux furent renvoyés sans être entendus. L'intendant du nabab qui ne pouvait souffrir les étrangers, et principalement les Français, parce qu'un voyageur de cette nation lui avait récemment enlevé sa femme, qu'il idolâtrait, et en même temps la majeure partie de sa fortune, ne contribua pas peu à la décision si funeste qui replongeait Servigny dans la misère.
Par suite de ce renvoi, Servigny se trouva donc plus malheureux que jamais, car ses ennemis s'empressèrent de le publier et d'y ajouter toutes les petites perfidies dont leur conduite précédente n'était que le prélude.
Le contre-maître s'empressa de quitter le pays. Quant au malheureux Servigny, tous les cœurs et toutes les portes lui étaient fermés, tant la prévention agissait fortement contre lui. On était d'autant mieux convaincu de sa culpabilité, que le nabab, chez lequel il avait été employé, était généralement connu comme un homme bon, sensible, généreux, aimant à pardonner. On excusait d'autant moins l'offense, que l'offensé méritait de l'être. Enfin, et encore bien que Servigny fût dans la plus grande détresse, qu'il passât souvent jusqu'à deux ou trois jours manquant de la nourriture la plus essentielle, il ne pouvait se résoudre à recourir à la charité publique; plutôt que de tomber si bas, il préféra vivre du produit fort éventuel de commissions dont on le chargeait, de ports de lettres et de paquets. Encore combien de fois Servigny ne se prit-il pas à regretter la vie du bagne! Là, au moins, il trouvait parmi ses compagnons quelques cœurs compatissants pour charmer son infortune, tandis qu'ici, libre, il est l'objet du mépris de tous. N'est-ce pas là le comble de l'opprobre?
Aussi, pour se soustraire à tant d'humiliations, il ne manquait pas, toutes les fois qu'il le pouvait, d'aller s'enfoncer au sein des vastes forêts qui avoisinent la ville de Bénarès. Là, oublié de tous et s'isolant du reste de l'univers, les productions de la nature si luxuriantes, si magnifiques dans cette terre privilégiée en donnant un autre cours à ses idées, devenaient pour lui l'objet de profondes méditations. En effet, qui aurait pu contempler, froid et impassible, l'immense baobab, géant des forêts, vrai colosse végétal dont le tronc acquiert jusqu'à vingt-cinq pieds de diamètre! Il faut, dit-on, des milliers d'années pour que cet arbre parvienne à ce monstrueux développement. Ce tronc immense, couronné d'un grand nombre de branches étalées horizontalement, remarquables par leur grosseur, et plus encore par leur longueur qui est de cinquante à soixante pieds, ne l'est pas moins par ses racines qui sillonnent le sol en tous sens jusqu'à une distance de cent cinquante à cent soixante pieds. Viennent ensuite le catalpa, dont le tronc est peu gracieux, mais dont l'ample feuillage et les belles fleurs d'un blanc ponctué de pourpre, font un si bel effet, le nopal, le dattier, le beau marronnier, aujourd'hui si répandu en Europe; le daphné indica, dont l'odeur suave parfume l'atmosphère; le manguier, le goyavier, le durion, et surtout le mangouste dont les fruits sont si délicieux; en un mot, cette végétation qui déploie tout le luxe et la majesté qu'elle offre ordinairement sous les climats des tropiques, lorsqu'elle est secondée par les agents les plus puissants, comme la nature du sol et l'humidité.
Servigny s'arrachait avec peine du sein de ces vastes forêts, où, selon l'expression d'un ancien, il n'était jamais moins seul que quand il était seul. Il ne revenait à Bénarès qu'autant que la nécessité de renouveler ses provisions l'y obligeait; mais aussitôt qu'il avait satisfait à cette loi impérieuse de toute existence, il retournait à sa chère solitude.