Il avait découvert un endroit qu'il affectionnait principalement et où il se livrait plus que partout ailleurs, à ses mélancoliques rêveries; c'était un petit rocher escarpé et à pic, un de ces accidents abrupts d'un sol si fécond en heureux contrastes. Un bouquet d'arbrisseaux odorants couronnait la crête de ce rocher, et là, non-seulement, il pouvait méditer sans craindre la dent des animaux féroces, mais encore il lui semblait qu'il aurait pu y braver un nouveau déluge. Toutefois il avait eu bien de la peine à gravir cet endroit escarpé; mais à force de le contourner en tout sens, il avait découvert une petite source dont les eaux fraîches et limpides avaient donné naissance à des plantes grimpantes dont il s'était aidé lors de sa première ascension, et dont il continuait à s'aider toutes les fois qu'il voulait la renouveler.
Au premier aspect, rien de plus sauvage que cet endroit isolé. Cependant en y regardant avec attention, certain arrangement dans les fragments de rochers qui tapissaient le lit de la source dont nous avons parlé, des vestiges de pieux plantés ça et là, lui donnèrent à croire que des habitations avaient pu y exister à une époque plus ou moins reculée. Cette remarque l'encouragea à se livrer à une exploration plus approfondie, et à considérer ces vestiges comme des jalons qui avaient été placés là dans un dessein qu'il ne pouvait encore parfaitement s'expliquer. Après avoir marché d'obstacles en obstacles, fouillant et sondant partout les interstices d'un gazon épais qui recouvrait la cime du piton, les traces d'un ancien sentier, en partie cachées par les ronces et les broussailles, le confirmèrent dans l'opinion que cet étroit plateau avait été autrefois habité, mais que les constructions étaient devenues la proie des flammes. Il était dans l'enthousiasme d'une découverte qui, depuis un grand nombre de siècles, peut-être, avait échappée à tous ceux qui avaient visité cette partie reculée de la forêt. Du sommet de ce rocher il découvrait un pays immense; mille pensées diverses venaient tour à tour l'y assaillir; peut-être que nouveau Robinson, il lui était réservé de redonner la vie à ces débris d'une civilisation éteinte par la faux du temps ou par la fureur des partis; mais pour recommencer Robinson, il lui manquait un Vendredi, et où trouver un si fidèle compagnon dans une contrée qui le traitait en véritable paria.
Enfin il se retira en prenant toutes les précautions possibles pour retrouver son chemin. Revenu à la ville chez la vieille bonne femme qui lui donnait asile, moyennant une légère rétribution, il s'endormit bercé par des songes qui, tous, se rattachaient au projet qu'il avait conçu depuis si longtemps de s'établir sur la cime de son rocher; il s'y voyait entouré de toutes les commodités, de toutes les jouissances de la vie. Malheureusement le réveil venait trop tôt le rappeler à la triste réalité.
Néanmoins, et bien qu'il ne pût encore se rendre un compte positif de ce que deviendrait sa découverte, il ne cessait de s'en occuper. Mais y élever des constructions sans outils: impossible! s'y défendre sans armes: impossible encore! il pense donc, avant tout, à faire quelques économies au moyen desquelles il puisse aller s'y installer avec une certaine provision de vivres, seul moyen de donner quelque suite à son entreprise. Quand il a réussi dans ce projet, il emprunte à son hôtesse tous les outils dont elle peut disposer: une hache, une bêche, une houe, un pic, une vieille lance à demi brisée. Il veut commencer par explorer le sol jusqu'à une certaine profondeur; plus tard, et selon l'occurrence, il donnera à ses travaux un caractère plus grandiose.
Parti avec ces instruments qu'il transporte sur les lieux à plusieurs reprises, ainsi que ses provisions de bouche, il ne tarde pas à se mettre à la besogne. Les plantes rampantes une fois arrachées du sol, il acquiert la preuve que des cabanes avaient été incendiées, il retrouve même des ossements humains à demi consumés, ainsi que des fragments d'animaux que ses connaissances en paléontologie lui firent reconnaître pour avoir appartenu aux races ovine et bovine. Mais son enthousiasme fut au comble lorsque après avoir approfondi les excavations il trouva un fossile qui se rattachait par tous ses caractères au mégatherium, animal vertébré reconstruit par notre célèbre Cuvier, et dont la race a disparu de notre globe depuis sa dernière révolution. Il n'en fallut pas davantage pour persuader à Servigny que ce rocher, depuis si longtemps dédaigné, méconnu, avait été le théâtre de scènes également curieuses à étudier par le naturaliste et le géologue. Toutefois pressé d'arriver à des résultats dont l'actualité se faisait vivement sentir, il réserva à d'autres temps la suite de ses investigations scientifiques. Pour le moment, il cherchait à se créer un abri contre l'intempérie des saisons et qui le garantît en même temps contre la dent des animaux féroces, si redoutables dans ces contrées.
Il y avait déjà quelque temps qu'il travaillait à l'exécution de son projet, lorsque un jour, et au moment qu'il s'y attendait le moins, son attention fut vivement excitée par le bruit de pas précipités; c'était un homme pâle, défait, couvert de sang, qui cherchait à échapper aux poursuites d'un tigre de la plus grande espèce qui le suivait de près. Ce malheureux homme n'avait pour se défendre contre son redoutable adversaire que le canon d'un fusil dont la crosse avait disparu dans la lutte qui venait d'avoir lieu entre eux: il avait également perdu son couteau de chasse dont il ne lui restait plus que le fourreau et le ceinturon. Le tigre était blessé et écumant de rage: il allait indubitablement atteindre son ennemi et l'immoler! Servigny effrayé lui-même, se lève précipitamment, s'arme de sa pique, et se met sur la défensive. L'inconnu surpris s'arrête à cet aspect inattendu, le tigre lui-même semble hésiter; mais le temps est précieux, et bien que le costume de Servigny inspire peu de confiance à l'étranger, il n'hésite pas à se réunir à lui pour combattre l'horrible monstre.
—Ne craignez rien, s'écrie Servigny qui voit son trouble; ne craignez rien, quoique pauvre je suis honnête homme, et je sais quels devoirs votre position m'impose!
Pendant ce peu de temps, l'animal avait repris des forces et semblait chercher des yeux sur lequel de ses adversaires il se jetterait le premier; mais nos deux combattants s'étaient retranchés à l'entrée d'une cavité qui, en protégeant leurs derrières, rendait leur défense plus facile et en même temps plus formidable.
Tout à coup, la fureur du tigre ne connaît plus de bornes, il se précipite avec la rapidité d'un trait sur ses ennemis; il les attaque tour à tour, les pousse, les presse: mais, par une suite de son instinct féroce, c'est toujours l'inconnu qu'il poursuit avec le plus d'acharnement. Tous deux multiplient en vain leurs coups, il leur échappe en bondissant, ou par des feintes qui les font consumer en efforts vains. Servigny ne manque pas de sang-froid; il fait d'ailleurs un usage habile des forces et de l'adresse que nous lui connaissons: l'inconnu au contraire ne tarde pas à être épuisé par le sang qu'il a perdu depuis le commencement de cette lutte. Il est saisi et renversé par le redoutable animal: Servigny est lui-même blessé à la cuisse en voulant dégager l'étranger. Une lutte seul à seul s'engage alors entre Servigny et le tigre redoutable. Vainement Servigny, d'un premier coup, lui fait-il une profonde blessure dans le flanc, l'animai se retire et se rue avec furie contre son adversaire: celui-ci, la lance en arrêt, l'attend de pied ferme, et par un nouveau coup adressé à la tête lui crève un œil: mais plus ses blessures se multiplient plus sa rage s'accroît!
Cette diversion avait permis à l'inconnu de se relever; il s'était armé de la hache de Servigny qui, par un hasard heureux, s'était trouvée à sa portée, et voulait, en rentrant dans la lutte, partager ses périls; mais ses coups se ressentaient de sa défaillance, et ne portaient que faiblement. Enfin, étourdi, épuisé, l'animal tombe sur le sol qu'il teint de son sang noir et fumant. Nos deux combattants croient sa mort certaine; mais au moment où ils se précipitent pour l'achever, d'un bond impétueux il se relève et se jette sur l'inconnu avec une nouvelle rage. C'en était fait de lui si le danger n'avait exalté au dernier point le courage de Servigny. Réunissant donc tous ses efforts et joignant la force à l'adresse, il plonge sa lance dans la poitrine de l'animal et la lui enfonce tout entière dans le corps.