Sir Lambton, ainsi que le lecteur sans doute l'a déjà deviné, mûrissait des projets auxquels il n'aurait pas facilement renoncé, et ne s'attendait pas à une réponse aussi naturelle que celle qui venait de lui être faite; nous devons dire qu'il avait espéré voir poindre quelques sombres nuages sur le front de Paul Féval. Ayant été, grâce à la fermeté du pauvre jeune homme, déçu dans ses espérances, il fut pendant quelques minutes d'assez mauvaise humeur, et ce fut assez brusquement qu'il dit à son compagnon de voyage, lorsqu'il voulut bien renouer la conversation:
—Vous ne seriez donc pas fâché de danser à la noce de ma nièce.
L'intention qui avait dicté cette question eût été saisie par une intelligence bien inférieure à celle dont était doué celui auquel elle était adressée; elle n'échappa donc pas à Paul Féval. Tout son sang reflua vers son cœur, lorsqu'il vit à quel brillant avenir il lui était permis de prétendre; la main d'une femme jeune, aimable, jolie et riche, lui était pour ainsi dire offerte, à lui, pauvre paria, qui ne possédait rien au monde; et cette femme, il l'aimait, il venait à l'instant même d'en acquérir la certitude, les paroles de sir Lambton venaient de lui révéler l'état de son cœur; c'était trop de bonheur où plutôt c'était trop de malheur; car, après avoir jeté un coup d'œil sur les événements de sa vie passée, il se dit que cette femme qu'il aimait, dont, il était certain, il serait parvenu à se faire aimer; que cette femme, dont si généreusement son digne protecteur venait de lui permettre d'espérer la main, ne pouvait être à lui, car il ne pouvait pas même lui donner ce que possèdent les plus pauvres, un nom pur et sans tache. Devait-il, pour récompenser la généreuse confiance de sir Lambton, associer à sa destinée si incertaine, dont le plus petit événement pouvait rompre si violemment le cours, celle d'une jeune fille devant laquelle s'ouvrait le plus brillant avenir et dont tous les jours devaient être filés d'or et de soie? Oh! non, l'honneur lui imposait des devoirs dont il saurait se montrer digne; mais comment refouler sans cesse au fond de son cœur les sentiments qui venaient d'y prendre naissance.
N'y a-t-il pas dans la vie de ces instants durant lesquels on n'est plus le maître de sa volonté? et ne devait-il pas les redouter, lui, que sa destinée appelait à vivre près de Laure! Que devait-il donc faire? partir, quitter son bienfaiteur, abandonner la position qu'il s'était faite près de sir Lambton, au risque même de passer pour un ingrat. Le sacrifice était grand sans doute; mais Dieu, qui lui avait donné la force de supporter les cruelles épreuves de sa vie passée lui accorderait encore celle de l'accomplir.
Telles étaient les pensées de notre héros, tandis que sir Lambton, charmé d'avoir trouvé le moyen de le mettre pour ainsi dire au pied du mur, attendait, en se caressant le menton qu'il voulût bien lui répondre; mais étonné à la fin du mutisme de son compagnon de voyage.
—Vous ne me répondez pas, Féval? lui dit-il; je vous ai demandé si vous seriez bien aise de danser aux noces de ma nièce.
La résolution de Paul Féval était prise, lorsque pour la deuxième fois, sir Lambton lui adressa cette question:
—Je crois, répondit-il, que je n'aurai pas ce plaisir; j'ai beaucoup réfléchi depuis que je suis arrivé en France; je me suis dit que le repos n'était pas fait pour un homme de mon âge; aussi, j'ai pris la résolution de vous prier de me laisser retourner dans l'Inde.
—Vous n'avez guère de fixité dans les idées, mon cher Féval, répondit sir Lambton, je voulais, vous ne l'avez pas oublié, vous abandonner une de mes plantations, vous avez cependant refusé cette offre pour me suivre à Paris.
—Je ne pouvais me résoudre à vous abandonner.