Cette question fit oublier à Salvador le malheur qui venait de lui arriver.

—Au fait, se dit-il, je puis bien supporter sans me plaindre une perte qui, en réalité, n'est rien pour moi, puisque je suis certain d'épouser une femme que j'aime et dont la fortune est considérable.

Mais se rappelant ce que venait de lui dire le vicomte de Lussan, il lui répondit qu'il n'était guère plus heureux près de madame de Neuville, que lui-même ne l'avait été près de Laure de Beaumont.

—Ah! répondit le vicomte de l'air le plus indifférent, je ne vous adressais cette question que parce que je vous ai vu sortir hier de l'hôtel de cette dame.

—Il paraît, pensa Salvador, que ce diable d'homme est partout; mais que m'importe, ce n'est pas lui qui pourra empêcher la réussite de mes projets; il n'a du reste aucun intérêt à me nuire.

—Je vais aller demander de l'argent au père Juste, dit le vicomte, il faudra bien que ce vieil Arabe consente à m'obliger. Venez-vous avec moi, marquis?

—Je le veux bien; si vous pouvez me faire prêter quelques billets de mille francs par cet usurier, vous m'aurez rendu un véritable service. Je vais écrire à mon notaire de Pourrières de m'envoyer de l'argent; mais il faut attendre qu'il arrive, et je suis littéralement sans le sou, ce misérable Roman m'a enlevé tout ce que je possédais.

—Il vous reste de belles et bonnes propriétés; vous avez, comme on dit, des racines dans le sol. Ah! vous êtes beaucoup plus heureux que moi; je n'ai qu'une liasse de vieux parchemins, et ce que peut me rapporter une industrie qui ne trouve que rarement l'occasion de s'exercer.

—Ferai-je mettre les chevaux? dit Salvador.

—Non, répondit le vicomte, le temps est superbe, nous ferons, si vous le voulez, cette course à pied, et nous irons ensuite dîner au café Anglais. Le chagrin, je le présume, ne vous a pas enlevé l'appétit?