—Que faire, grand Dieu! se dit-il, et comment sortir de l'impasse dans laquelle je suis engagé, dois-je laisser ignorer à mon généreux protecteur les événements de ma vie passée et associer à mon sort une femme que ses attraits, sa fortune appellent à la plus heureuse destinée. Oh! non, la rencontre que je viens de faire est un avertissement du ciel, qui a voulu me prouver que le plus léger souffle pouvait renverser un édifice bâti sur le sable. Puis il recommence sa promenade à pas précipités, puis il s'arrête pour réfléchir de nouveau. Tout à coup il se frappe le front, et les nuages qui le couvraient se dissipent.
—Ah! c'est le ciel qui m'inspire, dit-il presque à haute voix, je vais aller trouver l'homme généreux qui m'a tendu la main lorsque j'étais plongé dans un abîme dont je n'espérais plus sortir, le digne pasteur qui pratique si bien les maximes de son divin maître, il me dira ce que je dois faire; quels que soient les conseils qu'il me donne, je les suivrai, quelque soient les sacrifices qu'il m'impose, je les accomplirai, j'en prends Dieu à témoin.
Cette résolution une fois prise, Servigny beaucoup plus calme qu'il ne l'était quelques instants auparavant, sortit du jardin des Tuileries et franchit rapidement l'espace qui sépare le palais de nos rois de la rue de la Sourdière, où il entra dans une maison de modeste, mais d'honnête apparence.
Voici quels étaient les événements qui amenaient Servigny chez le vénérable ecclésiastique qui habitait cette petite maison.
Après avoir employé toute la matinée de ce jour à visiter en détail sa nouvelle habitation, et lorsque Laure fut sortie pour se rendre chez madame de Neuville, (si nos lecteurs veulent bien se rappeler que sir Lambton était Anglais, et que les mœurs de son pays laissent aux jeunes filles la faculté de sortir seules quand elles le désirent, il ne seront pas étonnés de ce que le digne gentilhomme, qui voulait du reste ne rien laisser désirer à sa nièce, n'avait pas attendu pour l'inviter à aller chez son amie, qu'elle lui en demandât la permission), sir Lambton avait invité Servigny à le suivre dans son cabinet, il voulait lui dit-il, lui parler de choses très importantes.
Servigny prit un siége et se disposa à écouter son protecteur, qui, après s'être recueilli quelques instants, commença ainsi:
—Vous m'avez, mon cher Féval, rendu une multitude de services; après m'avoir sauvé la vie au péril de la vôtre, vous m'avez consacré plusieurs des belles années de votre jeunesse durant lesquelles, grâce à votre activité, à votre intelligence, à votre probité surtout, ma fortune s'est considérablement augmentée; vous voudriez, sans doute me répondre, car je sais combien vous êtes désintéressé, que je vous ai généreusement payé et que par conséquent je ne vous dois rien, vous seriez dans l'erreur; il est de ces choses que tous les trésors de l'Inde ne suffiraient pas à payer, d'abord parce qu'elles sont d'un prix inappréciable, et ensuite parce qu'elles se donnent et ne se vendent pas, c'est l'amitié, le dévouement et vous m'avez donné des preuves de l'un et de l'autre, puisque vous avez refusé pour me suivre, l'établissement que je voulais vous donner, qui constituait à lui seul une fortune déjà considérable, qu'il vous eût été très-facile, d'augmenter encore en peu de temps.
—Je veux vous récompenser cependant, que dois-je donc faire pour cela?
—Vous ne me devez aucune récompense, sir Lambton, répondit Servigny, et rien je vous assure ne manque à mon bonheur. J'ai trouvé près de vous une position honorable et qui suffit à me vœux, mon seul désir est de m'en montrer toujours digne et de la conserver.
—Mais cela ne se peut, quels que soient les égards que je vous témoigne, le monde que je vais être forcé de fréquenter, car je ne veux pas condamner ma nièce à la vie d'une recluse, ne voudra jamais voir en vous que mon secrétaire, et cela ne peut ni ne doit me convenir; l'homme qui m'a sauvé la vie, qui, par son travail a augmenté ma fortune, aux yeux de tout le monde comme aux miens, doit être mon égal, mon ami.