—Vous vous exagérez beaucoup, sir Lambton, la valeur des services que j'ai été assez heureux pour vous rendre; en vous sauvant la vie, lorsqu'au surplus la mienne était aussi bien exposée que la votre, et qu'en combattant pour vous je combattais pour moi, je n'ai fait que ce que vous auriez fait vous même à ma place; si j'ai pu pendant le temps que j'ai été placé à la tête de vos établissements contribuer à la prospérité, je ne faisais que m'acquitter du devoir qui m'était imposé par la nature du contrat qui me liait à vous; vous m'aviez pris sans me connaître, lorsque mon état d'extrême misère devait vous inspirer des soupçons que personne n'aurait jamais songé à blâmer, pas même moi qui en aurais été la victime, car il est malheureusement dans la vie de ces positions qu'il faut avoir traversées pour les concevoir. Je devais donc, autant par reconnaissance que pour ne pas vous dégoûter de l'envie d'obliger, m'appliquer à vous prouver que vous aviez eu raison de me bien juger.

—Féval, vous êtes un noble jeune homme, et ce que vous venez de me dire, me prouve que j'ai raison de vouloir vous attacher à moi par des liens indissolubles.

—Ah! sir Lambton, s'écria Servigny d'une voix brisée par l'émotion, ne me laissez pas entrevoir un bonheur auquel je ne puis prétendre; en vous vouant toute mon amitié, en vous servant avec zèle, je n'ai fait que mon devoir, vous ne me devez rien, rien absolument, laissez-moi donc comme je suis, ou plutôt laissez-moi partir.

—Vous êtes fou, mon cher ami, répondit sir Lambton en souriant, car il croyait que Servigny ne manifestait le désir de retourner dans l'Inde, qu'afin d'aller y acquérir une fortune, qui lui permît, au retour, d'aspirer à la main de Laure; vous êtes fou, on n'acquiert pas en quelques années une fortune semblable à celle que vous souhaitez en ce moment, mais on peut fort bien s'en passer, lorsqu'un brave gentilhomme comme moi, vous dit en vous serrant la main: vous voulez n'avoir fait que votre devoir, eh bien! soit, mais les hommes qui s'acquittent ainsi que vous, de tous les devoirs qui leur sont imposés, sont si rares à l'époque où nous vivons, qu'il est de toute justice qu'en attendant la récompense que le ciel leur réserve, ils aient un peu de bonheur ici-bas. Pour qu'il en soit ainsi, j'ai une nièce, jeune, aimable, jolie et assez riche pour que vous n'ayez pas besoin de l'être, que vous aimez j'en suis sûr, que vous rendrez heureuse, car vous possédez toutes les qualités qu'il faut pour cela, et dont, si je ne me trompe, il ne vous sera pas difficile de vous faire aimer; eh bien! je vous offre la main de cette aimable enfant.

Sir Lambton s'arrêta afin d'attendre la réponse de Servigny; celui-ci était si troublé, qu'il ne sut d'abord que répondre à son généreux protecteur, un nuage couvrait ses yeux, son cœur battait à rompre sa poitrine, il parvint cependant à rassembler ses idées.

—Sir Lambton, dit-il après avoir porté à ses lèvres la main du bon gentilhomme, mon généreux protecteur, je ne veux pas chercher à vous le dissimuler, j'aime mademoiselle de Beaumont; mais dois-je accepter une proposition qui ne vous est inspirée que par un sentiment de reconnaissance exagérée. Mademoiselle de Beaumont est riche, je suis pauvre, je ne possède au monde que l'amitié que vous voulez bien me témoigner, elle est noble, je ne puis lui offrir qu'un nom obscur.

—Mon cher Féval, l'établissement que je voulais vous donner et que vous avez refusé pour ne point me quitter, vaut douze mille livres sterling; vous allez de suite, si vous ne voulez pas me laisser croire que l'orgueil vous domine, accepter cette somme en bons billets de la banque de France, un homme qui possède un peu plus de dix mille francs de rente, est assez riche pour prétendre à la main d'une princesse russe ou de la fille d'un nabab; voilà donc vos objections levées du côté de la fortune, quant à ce qui regarde la noblesse, vous possédez celle du cœur et des sentiments, et celle-là vaut bien l'autre.

Et comme Servigny, ne sachant ce qu'il devait répondre aux arguments serrés de sir Lambton, gardait le silence, sir Lambton se leva et ajouta après lui avoir serré la main:

—Je vous laisse, mon cher Féval; rappelez-vous qu'en me disant que vous aimiez ma nièce, et je ne vous aurais pas cru si vous m'aviez dit le contraire, vous vous êtes enlevé le seul motif raisonnable que vous pouviez alléguer pour éviter de faire ce que je désire; vous me rendrez réponse demain et nous nous occuperons de suite des démarches nécessaires. J'aime que les choses se terminent aussitôt qu'elles ont été décidées.

Servigny se trouvait dans une position singulière; il fallait ou qu'il acceptât la proposition de sir Lambton, car il s'était, en convenant de l'amour qu'il éprouvait pour Laure, enlevé, ainsi du reste que l'avait fort bien remarqué son protecteur, le seul motif raisonnable de refuser sa main; ou qu'il se résignât à faire l'aveu de sa position de forçat évadé, et cet aveu, il est facile de le concevoir, lui coûtait infiniment; peut-être lui ferait-il perdre l'estime de sir Lambton. Et Laure, Laure, que penserait-elle de lui? il voulait bien, pour ne pas associer cette heureuse jeune fille à sa destinée dont l'événement le plus insignifiant en apparence pouvait brusquement changer le cours, renoncer à l'espoir de la posséder, il voulait bien la fuir; mais il ne pouvait se faire à l'idée de devenir pour elle un objet de mépris et de dégoût; et serait-il autre chose, lorsqu'elle saurait qu'il avait partagé la couche et le pain de ces êtres hideux? qu'elle devait se représenter plus dégradés encore qu'ils ne le sont en réalité, qu'il avait été accouplé à un de ces êtres ignobles; pourrait-elle croire qu'il ne s'était pas souillé à leur contact, qu'il n'avait pas gagné quelques-uns de leurs vices?