L'abbé Reuzet, qui à quelques mots que lui avait dit Servigny pendant le dîner, avait deviné que son hôte désirait l'entretenir en particulier congédia Silvain.

—Les lettres que vous avez reçues, dit Servigny à l'abbé Reuzet, vous ont appris tout ce qui m'était arrivé jusqu'au moment où sir Lambton, complètement guéri des blessures reçues en combattant le féroce animal qui avait mis en danger ses jours et les miens, voulut bien me confier un poste qui me mît à même de lui être utile et de lui prouver que j'étais digne de son estime. Si les services imposent des devoirs d'obligation à ceux qui les reçoivent, ils en exigent de délicatesse chez ceux qui les ont rendus; aussi, je tâchais de m'acquitter de tous les devoirs qui m'étaient imposés, de manière à ne point faire regretter à sir Lambton la confiance qu'il avait bien voulu me témoigner, et il faut croire que je réussis complètement, puisque, peu de temps après, il me chargea de la direction de son principal établissement, l'un des plus considérables de ces riches contrées.

Voici, en substance, ce que Servigny raconta à l'abbé Reuzet, qui l'écoutait avec une attention soutenue:

Après quelques temps de gestion, sir Lambton remarqua que des économies considérables avaient été faites, et qu'à l'aide de méthodes abréviatives, introduites par Servigny, les produits de la fabrique étaient plus abondants et plus soignés. D'un autre côté, les ouvriers, mieux guidés dans l'emploi de leur temps, avaient éprouvé une grande amélioration dans leur position, tant par l'accroissement des salaires, que par les soins affectueux et vraiment paternels que Servigny avait pour eux.

Il avait compris, tout d'abord, que les bons maîtres font les bons ouvriers, et sans autre système, il avait obtenu les plus heureux résultats. En un mot, il avait su se concilier l'amitié et le bon vouloir de tous; aussi; était-il chéri du maître, qui se reposait de tout sur lui, et le considérait comme un autre lui-même.

Le retour de Servigny à une meilleure fortune, ne lui avait pas fait oublier la pauvre vieille qui lui avait donné asile dans ses jours d'adversité: Il allait souvent la voir, et ne manquait jamais de lui porter des consolations et des secours. C'était une malheureuse Irlandaise, dont le mari avait été massacré et dépouillé dans une expédition des troupes Anglaises contre les Afghans. Restée seule, sans fortune, sans appui, elle vivait du faible produit de son travail, dont une stricte économie lui permettait de consacrer une part au soulagement des malheureux; conduite pieuse dans laquelle Servigny l'aidait de sa bourse, autant qu'il pouvait le faire, sans blesser sa délicatesse.

Il y avait déjà longtemps que cet état de choses durait, lorsque sir Lambton prit la résolution de quitter l'Inde et d'aller en France, vivre heureux au milieu d'un peuple qu'il n'avait jamais cessé d'aimer, et dont la gloire, quoique travestie par la haine anglaise, avait fait souvent battre son cœur!

Dans ces circonstances, il se décida à vendre ses propriétés. Toutefois, avant d'en venir là, il proposa à Servigny de lui laisser la suite de ses affaires. Touché jusqu'aux larmes, d'un si généreux procédé, Servigny le remercia en ces termes:

—J'étais profondément malheureux. Une circonstance, que je ne veux point rappeler, vous a déterminé à m'accorder votre confiance; plus tard, vous m'avez comblé de vos bienfaits. Que pourrais-je désirer autre chose que de rester toute ma vie près de vous, à moins cependant que vous n'ayez quelque motif d'agir autrement! Dans le cas contraire, permettez-moi de continuer à vous consacrer ce qui me reste de jeunesse et de forces pour m'acquitter de la reconnaissance que je vous dois, et qui durera autant que ma vie.

Sir Lambton ne put résister à cette dernière preuve d'attachement: Il se précipita dans les bras de Servigny, le tint longtemps pressé sur son cœur, et, à compter de ce moment, il fut convenu qu'on ne se quitterait plus, et que le retour en France ne séparerait pas les deux amis.