»Je cours de son côté: quel triste spectacle s'offre alors à mes yeux! Une femme, jeune encore, d'une figure belle, mais pâle comme la mort, gisait sans mouvement au fond d'un trou assez profond.

—»Elle est morte! m'écriai-je.

—»Je ne le crains que trop, répond le père William; mais nous ne pouvons pas à nous deux la sortir de là. Je vais chercher du monde et je reviens.

»A peine un quart d'heure s'était-il écoulé que William reparut avec quelques hommes de bonne volonté, qui avaient bien voulu l'aider dans cette bonne œuvre; d'autres étaient allés chercher un médecin qui ne tarda pas à arriver sur les lieux.

»On descend dans le trou, et on en tire avec soin et précaution la malheureuse jeune femme qui paraissait exister encore. On la dépose sur un brancard de branches d'arbres fait à la hâte; le médecin l'examina avec la plus scrupuleuse attention; elle était glacée!... Il ordonna de faire du feu et de la réchauffer; mais elle était toujours dans le même état. C'est à peine si quelques rares et lentes pulsations la distinguaient d'un cadavre! Le docteur paraissait même croire que tout secours était inutile. Mais je le suppliai de redoubler d'attention et de soins; il me semblait que les parties inférieures était moins rigides, moins froides; il ne tarda pas à être de mon avis. Il ordonna alors de la porter de suite chez moi, où elle fut placée dans mon lit, réchauffée par degrés, puis enfin saignée. Ces premiers soins une fois remplis, il lui administra deux cuillerées d'une potion qui parut la ranimer. Enfin, elle ouvre les yeux; mais trop faible pour soutenir, l'éclat de la lumière, elle les referme aussitôt. Le docteur prescrivit alors de la tenir chaudement, et de redoubler le cordial dont l'emploi avait déjà produit de si heureux résultats; puis il se retira en promettant de venir la revoir dans le jour.

»Elle a passé la journée et la nuit dans mon lit. Pendant ce temps-là le docteur est venu la voir cinq ou six fois. A ses dernières visites il me donna l'espoir de la sauver; mais jusqu'ici, elle n'a ni ouvert les yeux, ni poussé la moindre plainte: elle est entièrement immobile. Cependant, une douce chaleur parcourt son corps, son sang est rappelé à la circulation; enfin, la vie matérielle lui est rendue, et tout annonce que les prévisions du docteur se réaliseront. Voici ses habits, je les ai fait sécher, et quoiqu'en mauvais état, la finesse des tissus, celle de son linge, tout en elle semble annoncer une personne qui a connu des jours plus heureux.»

Lorsque la bonne vieille eut terminé son récit, dans lequel il semblait qu'elle voulût atténuer tout ce qui la concernait, Servigny lui adressa les plus vives félicitations sur sa belle conduite; il prit une bourse remplie de guinées, l'offrit à la bonne vieille, et la força de l'accepter afin de subvenir aux soins et aux dépenses que sa généreuse sensibilité lui avaient imposés. Après quoi, il se retira, promettant de ne pas partir sans la revoir et lui dire un dernier adieu.

Rentré chez sir Lambton, il continua de régler toutes les affaires; et quand enfin tout fut prêt pour le voyage de France, il se rendit près de la bonne vieille, ainsi qu'il le lui avait promis quinze jours auparavant. Il la trouva occupée de quelques travaux domestiques; près d'elle était assise une jeune femme d'une pâleur extrême que faisait encore ressortir ses longs cheveux noirs et ses beaux yeux de la même couleur. Elle paraissait avoir été d'une beauté remarquable; mais elle était si faible, si abattue, qu'à peine pouvait-elle se soutenir sur le siége où elle était assise, contrairement aux ordres du docteur qui avait prescrit de la laisser couchée sur une chaise longue. Après l'avoir saluée, Servigny continua de converser avec la vieille Irlandaise, à laquelle lui aussi devait la vie. Celle-ci le questionna sur le pays où il allait habiter. Il lui répondit que le bâtiment sur lequel il allait s'embarquer avec sir Lambton et sa suite devait les ramener en France, et les débarquer au Havre; que de là il irait à Marseille...

—Marseille! s'écria la malade: Marseille, c'est ma patrie! puis elle retomba accablée sur sa chaise.

Lorsqu'elle eut repris l'usage de ses sens, elle s'écria de nouveau: