Alors elle raconta ce que nous savons déjà de son histoire; sa fuite avec un Anglais qui, à son tour, l'avait abandonnée presque sans ressources après l'avoir amenée dans l'Inde.
—«Depuis lors, ajouta-t-elle, j'ai ouvert les yeux sur ma position, mes fautes, mon infâme conduite. Combien je me repens en ce moment d'avoir quitté l'homme qui m'aimait, qui m'avait comblée de bienfaits, pour le trahir par la plus noire ingratitude! Et mon fils, quel remords n'éprouvé-je point de l'avoir laissé à des mains étrangères, sans m'être jamais préoccupée de son sort! Tout cela m'avait inspiré un profond dégoût de la vie, il me semblait qu'une voix puissante, mais intérieure, me criait sans cesse: «Tu es une mauvaise mère!» A la suite de ces diverses circonstances, poursuivie par d'affreux pressentiments, mon courage m'a abandonnée, je suis tombée malade, tout ce que je possédais, argent, effets, bijoux, tout a été sacrifié au rétablissement de ma santé. A peine convalescente, les personnes qui m'avaient recueillie sachant qu'il ne me restait aucune ressource, me signifièrent de choisir un autre asile; deux jours plus tard elles m'auraient impitoyablement jetée à la porte.
»En proie au plus violent désespoir, j'avais dirigé mes pas au hasard, décidée à marcher jusqu'au moment où trahie par mes forces je tomberais d'inanition. C'est du reste ce qui ne tarda pas à arriver. Je marchai tant et si loin, que je m'égarai dans le petit bois qui est auprès de la ville; je ne m'arrêtai qu'à la nuit close, et enfin m'étant assise au pied d'un arbre je m'y endormis. Mon sommeil fut assez paisible jusqu'au lendemain, et lorsque je m'éveillai le soleil était déjà assez avancé dans sa carrière; mais quoique j'eusse passé la nuit tout entière dans un repos que je n'avais pas goûté depuis longtemps, je n'en étais pas moins en proie aux plus affreux tourments. La faiblesse où j'étais, l'absence d'aliments réparateurs, tout contribuait à me plonger dans les plus sombres idées; il me semblait être poursuivie par ces bizarres fantômes que crée l'imagination en délire. En un mot, tout contribuait à me faire persister dans la résolution de mourir.
»Toutefois, l'idée de la mort, l'idée de mettre un terme aux angoisses du cœur, et à cette foule de plaies et de douleurs, à cette masse de chair qui est nous, fait de nous tous des poltrons; tout s'arrête et se décolore devant la pâle lueur de cette pensée[580]. Je me soulevai donc et retrouvai en moi de nouvelles forces; mais bien décidée à mourir de faim, si j'envisageai encore la vie, ce fut pour me réjouir de la fin de mes maux. Enfin parvenue au dernier terme de la faiblesse et du délire, je sentais, je voyais la nuit approcher; mais indifférente à tout, que m'importait la nuit quand j'aspirais le néant!... Tout à coup ma paupière s'appesantit, se ferme, je tombe épuisée sur le gazon!...
»Si j'en juge par l'agitation de mon sommeil, je demeurai longtemps en cet état, car je fus assaillie par cette foule de songes terribles et bizarres qu'enfante un cerveau débilité. Tantôt il me semblait tomber dans d'affreux précipices et rouler au sein d'eaux noires et infectes qui m'entraînaient au centre de la terre; tantôt que de hideux serpents me déchiraient de leur dent envenimée!...
»Enfin, que vous dirai-je? depuis ce moment, jusqu'à celui où je me suis trouvée chez la bonne Irlandaise, je n'ai eu d'autre sentiment de mon existence que par la perception de tous les tourments de l'enfer!... C'est à Dieu et à vous, bonne et respectable dame, que je dois la vie; puissé-je en faire un meilleur usage que par le passé!»
Tenez, dit-elle en s'adressant à Servigny: voici les papiers qui vous mettront à même d'avoir des nouvelles de mon malheureux fils. Daignez encore une fois me promettre de vous occuper de lui à votre arrivée en France et de m'informer du résultat de vos démarches.
—Vous pouvez compter sur moi, répondit Servigny; je vous jure que je verrai le fils et le père.
—Le père que j'ai si indignement trahi, dit la dame; il aura peut-être abandonné le fils pour se venger de la perfidie de la mère!
—Cela n'est pas probable, répliqua Servigny; un homme tel que le marquis de Pourrières ne pourrait commettre une telle injustice.