—Quels moyens employer pour qu'il en soit ainsi? Je serais nécessairement mis en présence de tous les individus qui fréquentent l'auberge du Bienvenu; eh bien! n'est-il pas possible que parmi eux, il s'en trouve quelques-uns qui aient été mes compagnons pendant mon séjour au bagne de Toulon, et que mes traits soient restés gravés dans leur mémoire.
—Il me semble, dit l'abbé Reuzet après avoir réfléchi quelques instants, qu'une dénonciation anonyme, bien détaillée, adressée à la préfecture de police, remplirait suffisamment notre but, car elle amènerait nécessairement une visite dans cette auberge, dans laquelle il est impossible que l'on ne trouve pas quelque chose qui puisse fixer les doutes de la justice. Mais non, nous ne pouvons même pas employer ce moyen; votre cabriolet et votre cheval, qui sont restés à l'auberge du Bienvenu, pourraient servir à vous faire reconnaître, s'ils tombaient entre les mains de la police.
—Oh! je ne crains pas cela, le cabriolet n'est pas de fabrique française et le cheval a été acheté avec plusieurs autres; ces objets ne peuvent donc mettre sur mes traces; aussi, vais-je de suite suivre votre conseil et adresser à l'autorité une dénonciation, dans laquelle je donnerai des détails si précis, qu'il faudra bien que l'on y ajoute foi.
—Il faut maintenant, ajouta Servigny, que vous me serviez de guide dans une circonstance grave et dont dépend le bonheur de ma vie; voici ce dont il s'agit.
Servigny alors, raconta à l'abbé Reuzet tout ce qui venait de se passer entre lui et sir Lambton et l'offre que celui-ci venait de lui faire, de la main de sa nièce.
—Et sans doute, dit le bon prêtre, vous aimez cette jeune fille?
—Oh! oui, répondit Servigny, je l'aime; et cet amour, daignez en être convaincu, ne ressemble pas à la passion qu'avait su m'inspirer cette cantatrice du théâtre de Marseille dont je vous ai parlé, passion dont les suites ont été si fatales. J'ai voué à mademoiselle de Beaumont, une affection aussi pure qu'elle est désintéressée, je sens qu'il me sera facile de la rendre heureuse si elle devient mon épouse; mais cependant, si vous me dites que je ne dois pas associer ma vie à la vie si pure de cette charmante enfant, je serai assez fort pour renoncer à l'avenir heureux qui m'est offert et que j'ai mérité. Je ne crains pas de vous dire cela, mon digne ami, car vous connaissez toute ma vie, vous savez tout ce qu'il m'a fallu d'efforts pour conquérir la position que je possède aujourd'hui.
—Ecoutez, mon ami, dit l'abbé Reuzet, vous êtes bien déterminé, n'est-ce pas, à ne point vous arrêter dans la route que vous avez choisie? Vous voulez, quoi qu'il puisse arriver, conserver l'estime de l'homme généreux qui veut vous confier le soin d'assurer le bonheur de sa nièce?
Servigny fit un signe affirmatif, et l'abbé continua en ces termes:
—Eh bien! mon ami, il faut lui faire connaître tous les événements de votre vie, que vous lui avez cachés jusqu'à ce jour; si après que vous lui aurez fait cette confidence, il ne renonce pas à ses desseins, et il n'est pas impossible qu'il en soit ainsi; car, si le châtiment que les hommes vous ont infligé était sévère, la faute que vous avez commise n'est en réalité qu'une étourderie de jeunesse; vous pourrez alors accepter sans crainte la main de la femme que vous aimez, après, toutefois, que vous lui aurez fait la même confidence que vous aurez faite à son oncle.