Les choses ainsi arrêtées, Servigny se dirigea sur le village de Saint-Marsault pour aller se jeter aux pieds du bon curé qui l'avait si généreusement sauvé, ainsi que nous l'avons vu au commencement de cette histoire. Là, il apprit que ce digne ecclésiastique était depuis quelques temps à Paris, vicaire d'une des paroisses de la capitale. Il alla rendre visite au successeur de l'homme de Dieu et sans lui rien confier des faits que nous connaissons, il le chargea de dire quelques messes et de distribuer d'abondantes aumônes aux pauvres du village; il était heureux de pouvoir faire un peu de bien là où il avait été si malheureux, puis il se remit en route pour Paris.
Arrivé à Sens et logé à l'hôtel de l'Ecu, il acheta un excellent cabriolet et un très-beau cheval que l'on vendait par autorité de justice; il profita avec empressement de cette occasion, sachant qu'il aurait très-prochainement besoin de l'un et de l'autre pour faire ses courses à Paris et dans les environs.
Rendu à Mantes, il descendit à l'hôtel du Cheval blanc, et de suite il s'informa de sa tante. Il apprit qu'elle était morte depuis quelques mois seulement, après avoir fait un testament en faveur d'un parent éloigné. Servigny ne voulut rien changer aux dernières volontés de sa bonne tante; il quitta Mantes le lendemain, à la pointe du jour, pour revenir à Paris; il lui tardait de voir son sauveur, l'ancien curé de Saint-Marsault. Le temps était pluvieux, mais vers midi il fut assez beau, en sorte qu'il fit cette route assez agréablement, après avoir dîné à Poissy. En passant à Saint-Germain, il crut devoir s'arrêter quelques instants chez un notaire, afin de prendre des renseignements sur les propriétés à vendre dans les environs. On lui en indiqua plusieurs, mais, informations prises, elles ne pouvaient convenir; alors il se dirigea sur Nanterre, et il était presque nuit lorsqu'il arriva; mais de là à Paris, la route n'est pas longue, et il crut pouvoir prendre son temps. Il fit donc rafraîchir son cheval chez Gillet, et après avoir donné quelques sous à cet aveugle, qui vient jouer un air de flûte aux voyageurs, et qui, dit-on, a gagné à ce métier de bons biens au soleil, il sauta dans son cabriolet, se proposant de monter au pas la côte qui se trouve en sortant du pays; lorsque tout à coup il s'aperçoit que le ciel se couvre et que les éclairs sillonnent la nue à de longs intervalles. Il continue son chemin, espérant que cet orage se dissipera; mais au même instant le tonnerre gronde avec furie, les éclairs se croisent et forment mille gerbes dans l'air, les détonations que répètent et multiplient les échos de la vallée deviennent effrayantes; malgré cela, Servigny continue intrépidement sa route: il était même arrivé à mi chemin de Nanterre à Neuilly, lorsqu'un éclair suivi d'un coup de tonnerre épouvantable, fait cabrer et ruer le cheval; il s'abat, comme frappé de la foudre, il se relève, mais épouvanté par la terreur qu'il vient d'éprouver; il recule et se précipite avec le cabriolet dans une cuvette assez profonde qui borde la route, et d'où il ne peut sortir!...
Les brancards étaient cassés, le cheval sous le cabriolet, et Servigny, enseveli sous la capote brisée et aplatie, faisait de vains efforts pour sortir de cette position!
La lecture du premier chapitre de ce volume a appris à nos lecteurs ce qui, à partir de ce moment, est arrivé à notre héros.
—Voilà, dit Servigny lorsqu'il eût achevé le récit que l'on vient de lire, tous les événements de ma vie que je n'avais pu encore vous faire connaître; je n'ai passé sous silence qu'une seule circonstance dont je vous parlerai lorsque vous m'aurez dit ce que je dois faire; quant à la malheureuse femme dont je viens de vous raconter l'histoire, je m'acquitterai de la mission qu'elle a bien voulu me confier, et, pour cela, je n'attendrai pas que le hasard m'en fournisse l'occasion. J'écrirai à Genève, afin de savoir où est maintenant le jeune Fortuné, et sitôt que je connaîtrai le lieu de sa résidence, je lui porterai les paroles dernières de son infortunée mère et la boucle de cheveux qu'elle m'a remise pour lui.
—C'est bien, mon fils, c'est bien, répondit l'abbé Reuzet, je n'en attendais pas moins de vous; vous devez, en effet, vous acquitter de la mission qui vous a été confiée par cette malheureuse femme; en accomplissant le dernier vœu d'une pécheresse qui s'est repenti, à ses derniers moments, d'une mère qui regrettait de ne s'être pas acquitté de ses devoirs, vous vous rendrez agréable à Dieu, car le bien que l'on fait sans espoir de récompense, il le voit, et il s'en rappellera au jour du jugement, lorsque nos fautes et nos bonnes actions seront pesées dans une balance.
Servigny, après avoir de nouveau donné à l'abbé Reuzet l'assurance qu'il s'acquitterait de la mission qui lui avait été confiée par Jazetta, lui demanda ce qu'il devait faire, relativement à ce qui lui était arrivé à l'auberge isolée du Bienvenu.
—Je voudrais, dit-il, faire connaître à l'autorité ce qui se passe dans cette infâme maison et quels sont les gens qui la tiennent; mais le puis-je sans me compromettre? L'un des hommes que j'ai vus, et qui serait infailliblement arrêté par suite de sa dénonciation, était en même temps que moi au bagne de Toulon et il ne manquerait pas de me dénoncer; et vous devinez quelles seraient les conséquences de cette reconnaissance?
—Vous ne pouvez cependant, mon ami, laisser subsister ce repaire d'assassins; ce n'est pas sans dessein que la Providence, qui vous y a conduite, a permis que vous puissiez vous en échapper: il faut absolument que l'autorité en soit avertie et de suite, car chaque jour de retard, coûte peut-être la vie à un infortuné voyageur. Mais, cependant, il faut éviter que vous puissiez devenir la victime de la bonne action que vous allez faire.