Trois mois environ après le mariage de Servigny et de Laure, une cérémonie semblable rassemblait, dans l'église dorée sur tranche de Notre-Dame de Lorette, une compagnie beaucoup plus nombreuse que cette que nous venons de laisser dans la petite église du village de Guermantes. Cette compagnie habillée de velours et de soie, parfumée de patchouli et d'eau de Portugal, s'exprimait avec infiniment plus d'élégance que ceux que nous venons d'entendre parler. Faut-il en conclure qu'elle valait mieux? Nous n'en savons vraiment rien. Les villageois de Guermantes assommaient tout simplement ceux dont ils s'occupaient; les gens comme il faut, rassemblés dans l'église Notre-Dame de Lorette, pour nous servir d'une expression empruntée au joyeux curé de Meudon, «égorgillaient bien doulcettement les gens avec de gentils petits coustelets.» Nous laissons à nos lecteurs le soin de décider quelle est la meilleure de ces deux manières de tuer les gens; nous les prierons seulement de remarquer que les gens comme il faut se déchirent les uns les autres, tandis que les villageois ne calomnient que ceux que le hasard de la naissance ou la fortune a placés au-dessus d'eux, ce qui tendrait à prouver que les premiers ne médisent que pour tuer le temps; tandis que les seconds, véritables loups qui ne se mangent pas entre eux, calomnient parce qu'ils sont grossiers, envieux et méchants.

Le révérend père Lemoine, de la compagnie de Jésus, qui a écrit un petit traité[581] destiné à rendre facile aux gens du monde l'exercice de toutes les pratiques de la religion; s'il revenait ici-bas et qu'on le conduisit dans l'église Notre-Dame de Lorette, il pourrait facilement croire, en voyant un semblable temple, que les maximes de son livre sont généralement adoptées. Nous ne sommes, pour notre part, jamais entré dans une de nos vieilles basiliques sans nous sentir disposé à élever notre âme vers notre Créateur; nous ne restons pas froids dans les modestes temples de nos villages; mois lorsque nous nous trouvons à Notre-Dame de Lorette, ce qui nous arrive toutes les fois qu'Alexis Dupont veut bien quitter l'Académie royale de musique pour venir y faire entendre sa belle voix aux fidèles, nous écoutons très-volontiers le prédicateur à la mode, nous applaudissons chaleureusement l'artiste distingué qui chante si bien les hymnes sacrés; mais nous avons beau nous battre les flancs pour rallumer dans notre cœur quelques étincelles de ferveur religieuse, cela nous est impossible; c'est qu'en effet, l'église Notre-Dame de Lorette ressemble plus aux boudoirs des jolies pécheresses qui habitent le quartier dans lequel elle est située, qu'à un temple consacré au culte de celui qui est mort sur la croix pour nous sauver. Rien de mieux peint que cette jolie bonbonnière; mais rien assurément de moins grandiose, de moins mystérieux, qui parle moins au cœur et à l'imagination de la grandeur et des mérites du Créateur.

C'est sans doute pour cela que les diverses personnes que la cérémonie qu'on allait y célébrer y avait attirées, s'abordaient, se saluaient et causaient avec autant d'abandon que si elles s'étaient rencontrées dans un salon.

—Eh! bonjour donc, mon cher de Lussan, je suis vraiment charmé de vous rencontrer.

—Croyez, mon cher de Préval, que j'ai infiniment de plaisir à vous voir.

Et le vicomte serra affectueusement la main parfaitement gantée que lui tendit de Préval.

—Je veux bien vous croire, cher vicomte, permettez-moi cependant de vous faire observer que vous devenez excessivement rare.

—Que voulez-vous, je me range, j'ai envie de faire une fin, d'imiter mon ami de Pourrières; de me marier.

—Vraiment! eh mais! si vous trouviez ainsi que lui chaussure à votre pied, vous n'auriez peut-être pas tort.

—J'avais jeté les yeux sur l'aimable amie de la jolie comtesse de Neuville, et il est probable que je serais parvenu à m'en faire aimer, si son oncle n'avait pas amené avec lui, des Indes orientales, je ne sais quel aventurier qui m'a coupé l'herbe sous le pied.