Les personnes invitées à la cérémonie, arrivaient à la suite les unes des autres, de sorte que lorsque les époux et leur amis arrivèrent à leur tour, l'église était déjà remplie. Le vieux chevalier de Saint-Louis que nous avons vu déjà chez madame de Villerbanne, donnait la main à Lucie.
La physionomie de Salvador était resplendissante d'orgueil; il adressa au vicomte de Lussan, en passant devant lui, un léger signe de tête protecteur, qui pouvait se traduire ainsi: Vous voyez, mon cher ami, que je sais surmonter tous les obstacles, et que ce que je veux je l'obtiens.
—Ouais! se dit le vicomte, est-ce que par hasard mon excellent ami oublierait déjà que c'est presque à moi qu'il doit ce qu'il obtient aujourd'hui! Il faudra voir, morbleu! il faudra voir...
Lucie n'était pas triste; et cependant une certaine appréhension pouvait se lire sur sa jolie figure. Mais, lorsqu'elle jetait ses regards sur son mari, elle croyait lire tant d'amour dans ses yeux, que les légers nuages qui couvraient son front se dissipaient aussitôt.
Nous ne rapporterons pas tous les détails de la cérémonie qui consacra devant Dieu une union déjà contractée devant les hommes. Nos lecteurs savent ce qu'est une messe de mariage; nous leur dirons seulement que, comme le marquis de Pourrières avait remis une somme assez considérable à la fabrique, l'église avait revêtu pour lui ses plus beaux atours; elle avait étalé au grand jour tous les trésors de la sacristie: les carreaux de velours à franges d'or, le poêle de satin à franges d'argent, les chandeliers les plus lourds et les mieux ciselés; elle avait paré ses chantres de leurs plus belles chapes, son suisse de son uniforme le plus resplendissant, débarbouillé ses enfants de chœur et convié le meilleur de ses organistes.
Après la cérémonie, les amis de Lucie et du marquis de Pourrières, parmi lesquels on pouvait remarquer une foule de personnages distingués, vinrent adresser leurs félicitations aux jeunes époux et les prier d'agréer les vœux qu'ils faisaient pour leur bonheur, vœux stériles, hélas! et qui ne devaient pas être exaucés.
Salvador se conformant à la mode anglaise, adoptée maintenant par presque tous les gens de bonne compagnie, avait manifesté à sa femme le désir d'aller aussitôt après son mariage, passer la belle saison dans ses terres. Lucie n'avait pas cru devoir s'opposer à ce désir qu'elle avait trouvé tout naturel; de sorte qu'il avait été convenu qu'aussitôt après la cérémonie religieuse, on partirait pour le château de Pourrières, où on passerait la lune de miel.
La cérémonie religieuse était terminée et les nouveaux époux allaient bientôt sortir de la sacristie, lorsqu'une femme d'une beauté remarquable, mais affreusement pâle et plus que pauvrement vêtue, entra dans l'église; elle se plaça au premier rang, en ayant soin de se tenir parmi les personnes qui attendaient, rangées en haie, le long des deux côtés de la nef, la sortie des nouveaux époux qu'elles voulaient voir monter en voiture. Lorsque Salvador, qui donnait la main à Lucie, passa triomphalement près d'elle; elle poussa un léger cri qui lui fit tourner la tête de son côté, de sorte que ses regards, qui brillaient d'un feu sombre, rencontrèrent les siens.
Les traits du marquis, lorsqu'il eût vu cette femme, se couvrirent d'une mortelle pâleur, et vraiment il y avait bien de quoi; elle lui apparaissait comme le spectre de Banco au Festin de Macbeth; et son trouble fut si évident que Lucie le remarqua et lui demanda ce qu'il avait? il attribua son trouble et sa pâleur à une indisposition subite causée par l'émotion et la chaleur, et que le grand air suffirait pour dissiper; et il se hâta de regagner sa voiture répondant à peine aux compliments et aux félicitations des nombreux amis qui se pressaient autour de lui; seulement, lorsque le vicomte de Lussan s'approcha à son tour, il lui dit quelques mots à voix basse.
Le vicomte de Lussan parut très-étonné, il salua la comtesse et rentra dans l'église.