Si nos lecteurs veulent bien se rappeler que nous leur avons dit déjà que les malfaiteurs se laissaient très-facilement dominer par ceux d'entre eux qui possèdent une certaine dose d'intelligence, ils n'accorderont plus, sans doute, le nom d'amitié au sentiment qui fait agir les individus dont nous parlons, sentiment irréfléchi, assez semblable à celui qu'éprouvent les chiens pour leurs maîtres, les bêtes féroces pour ceux qui sont parvenus à les dompter.
Une certaine communauté d'intérêts, peut donc bien, pendant un laps de temps, plus au moins attacher l'un à l'autre, des individus doués, ainsi que l'étaient Salvador et Roman, d'une intelligence à peu près égale; mais lorsque ces intérêts cessent d'être semblables, il y a lutte aussitôt, et cette lutte n'est ordinairement terminée que par la perte totale de l'un des deux, quelquefois même par celle des deux à la fois.
Dans la lutte qui venait de s'engager entre Salvador et Roman, ce dernier, entièrement dominé par la passion du jeu, aveuglé par l'insouciance ordinaire de son caractère et auquel l'âge et les liqueurs fortes dont, pour se consoler de ses pertes journalières, il faisait un usage immodéré, devait nécessairement succomber.
Salvador n'avait pas de plan arrêté, lorsqu'il avait engagé son complice à retourner à Paris; il ne voulait qu'éloigner du château la victime qu'il était bien déterminé à sacrifier à sa tranquillité; il pensait, avec raison, qu'il trouverait là, plus facilement que partout ailleurs, l'occasion de commettre avec sécurité, et de couvrir d'un voile épais, le nouveau crime qu'il méditait.
Nous ne voulons certes pas justifier Salvador, dont l'odieux caractère n'est que trop connu de nos lecteurs, nous devons cependant dire que ce n'était qu'après s'être livré de nombreux combats et avoir hésité longtemps, qu'il s'était déterminé à sacrifier son complice, nous ajouterons même (car cela prouvera qu'une fois que dans la carrière du crime on a dépassé certaines limites, il n'est plus possible de s'arrêter), qu'il ne se résolvait à commettre un nouveau crime, que parce qu'il avait acquis la certitude que tant que son complice serait près de lui il serait forcé de marcher en avant sur la route qu'il avait suivie jusqu'à ce jour et qu'il voulait absolument quitter.
Disons encore que le mariage qu'il venait de faire avait exalté son orgueil, et que les manières sans façon de Roman, qu'il avait pris l'habitude de ne considérer que comme le premier de ses serviteurs, le blessaient horriblement.
Roman n'avait accepté avec empressement la proposition de quitter le château de Pourrières que parce que la vie que l'on y menait l'ennuyait passablement, car blessé plus qu'il ne le laissait paraître, par les manières hautaines et la morgue de son complice, il ne lui aurait pas fait cette concession, si sa volonté avait le moins du monde contrarié ses désirs: quoiqu'il en soit, il partit ainsi qu'il l'avait dit, le jour même, et grâce à la merveilleuse célérité des chaises de l'administration des postes, cinq jours après l'entretien que nous venons de rapporter, il était installé à l'hôtel de Pourrières.
Le jour même où Roman arrivait à Paris, Salvador recevait au château de Pourrières la lettre suivante:
«Monsieur le marquis de Pourrières,
»Si jamais je vous trompe, m'avez-vous dit un jour à la suite d'une assez violente querelle, durant laquelle j'avais manifesté le désir de vous quitter, désir auquel vous avez cru devoir vous opposer, si jamais je vous trompe, vous aurez acquis le droit de vous venger! Je ne sais encore si vous m'avez trompé, mais je sais fort bien que vous venez d'épouser madame la comtesse Lucie de Neuville, que vous aimez beaucoup à ce qu'on assure: que vous ayez épousé cette femme pour donner à votre position dans le monde un nouveau relief, pour que sa dot vînt augmenter votre fortune, je le conçois facilement, et je ne songe pas à m'en plaindre; mais que vous l'aimiez lorsque je suis là, lorsque je n'ai pas cessé de vous aimer, lorsque c'est en quelque sorte à cause de vous que j'ai supporté pendant plus d'une année des souffrances sous le poids desquelles une femme moins forte que je ne le suis, aurait cent fois succombé, voilà ce que je ne souffrirais pas, voilà ce que je regarderais comme une tromperie, c'est de cela croyez-moi bien que je me vengerai; je sais fort bien que votre perte entraînerait la mienne, mais je crois que vous avez assez de perspicacité, et que par conséquent vous connaissez trop bien mon caractère, pour ne pas croire que cette considération pourrait me faire hésiter seulement une minute.