»Je veux donc (entendez-vous bien, je veux) que vous me disiez quelles sont les raisons qui vous ont déterminé à épouser la comtesse de Neuville, je veux que vous me donniez l'assurance que je n'ai pas perdu la place que je dois occuper éternellement dans votre cœur, je veux que vos actions me prouvent la sincérité de vos paroles.
»Je sais que je vous dois le récit de ce qui m'est arrivé depuis que nous avons été séparés; ce récit je vous le ferai lorsque vous aurez répondu à cette lettre, et il vous prouvera, je l'espère, que j'ai le droit de vous parler comme je le fais maintenant.
»Répondez-moi de suite à l'hôtel des Princes, où je suis logée maintenant; grâce à votre ami, le vicomte de Lussan, dont je suis très-contente; de suite entendez-vous, car je suis très-peu patiente, vous le savez, et quelquefois l'impatience fait commettre une foule d'imprudences dont on se repent lorsqu'il n'est plus temps de les réparer.
»Toute à vous,
»SILVIA.»
Salvador s'attendait à recevoir de Silvia une lettre à peu près semblable à celle que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs, celle-ci ne l'étonna donc pas, mais comme il savait sa maîtresse très-capable de mettre à exécution les menaces qu'elle ne craignait pas de lui faire, il crut qu'il devait lui écrire de suite et de manière à la contenter.
Voici donc ce qu'il lui répondit:
«Votre lettre m'a beaucoup étonné; comment c'est vous qui me faites des menaces, c'est vous qui osez me demander compte de mes actions; cependant comme j'aime à croire que le récit que vous me promettez, me prouvera que vous avez le droit de me parler comme vous le faites, je veux bien vous répondre.
»Roman qui est en ce moment à Paris, vous dira quelles sont les raisons qui m'ont déterminé à prendre pour femme la comtesse de Neuville, que je n'ai épousée, vous croyant morte ou du moins infidèle, (et pouvais-je croire autre chose?) que pour donner un nouveau relief à ma position dans le monde et pour augmenter ma fortune de sa dot; je ne veux pas dire, que si vous n'étiez pas revenue, je ne me serai pas laissé séduire par les aimables qualités qu'elle possède, vous ne me croiriez pas et vous auriez raison; mais il est une femme qui me paraîtra toujours préférable à toutes les créatures de son sexe, et cette femme-là, c'est vous! vous le savez bien.
»Mais je veux, (entendez-vous bien, je veux), qu'elle me dise quels sont les événements qui l'ont retenue loin de moi pendant plus d'une année, et il faut pour que je lui reconnaisse les droits qu'elle s'arroge, peut-être un peu trop prématurément, que les explications qu'elle doit me donner, soient assez claires et assez catégoriques, pour ne me laisser aucun doute dans l'esprit.