Du château de Pourrières.
«J'ai épousé, ma chère Laure, cet homme dont je m'étais fait d'abord une sorte de croque-mitaine, et que toi-même beaucoup plus raisonnable que moi, (je me plais à le reconnaître), tu ne pouvais pas souffrir; je ne t'apprends pas quelque chose de nouveau, tu as reçu sans doute à Florence, où je crois que vous voulez vous fixer, puisque vous n'annoncez pas l'intention de revenir en France, la lettre que je t'ai écrite pour te faire part de la résolution que je venais de prendre, après avoir consulté tous mes amis, et notamment M. de Kerandec, ce bon chevalier de Saint-Louis, que tu as rencontré plusieurs fois chez madame de Villerbanne; tous m'ont fait l'éloge du marquis de Pourrières, tous m'ont dit que je ne pouvais faire un meilleur choix, et ma foi je me suis décidée.
»Eh bien! ma chère Laure, je suis aujourd'hui on ne peut plus satisfaite de n'avoir pas imposé silence au penchant qui m'entraînait vers celui qui est devenu mon époux; M. de Pourrières est doué du meilleur cœur et du plus noble caractère qu'il soit possible d'imaginer; il m'aime autant que je l'aime, il ne s'occupe que de moi et il ne laisse échapper aucune occasion de me donner de nouvelles preuves de l'affection qu'il m'a vouée.
»Il m'a dernièrement sacrifié, sans hésiter un seul instant, un vieux serviteur de sa famille, qui m'avait manqué de respect, j'ai voulu intercéder en faveur de ce malheureux, qui ne s'était rendu coupable que parce qu'il était ivre, mais mon mari ne me l'a pas permis: Si Lebrun m'avait manqué, m'a-t-il répondu, lorsque je lui demandai la grâce de cet homme, je pardonnerais peut-être en faveur de ses anciens et bons services, mais je ne puis tolérer une offense qui vous est faite; il faut que nos gens sachent que je ne suis pas d'humeur à les laisser s'écarter une seule minute du respect qu'ils vous doivent; tout ce que je puis faire en faveur de Lebrun, c'est de le garder à mon service, mais il habitera Paris lorsque nous serons ici, et il viendra à Pourrières lorsque nous retournerons à Paris, c'est du reste un honnête serviteur, et qui sera aussi utile à l'avenir qu'il l'a été jusqu'à présent.
»J'ai dû ne plus m'occuper de cette sotte affaire, et le soir même, l'intendant de M. de Pourrières, bien morigéné, je le suppose, est parti pour Paris, où il restera jusqu'à ce que nous y retournions.
»Je ne te rapporte ce petit événement, ma chère Laure, que pour donner la mesure des égards que M. de Pourrières me témoigne et des soins dont il m'entoure, et pour te prouver en même temps qu'il est tout à fait digne de l'amitié que tu lui accorderas, si tu n'es pas une ingrate, car bien qu'il te connaisse à peine, il t'aime infiniment, et chaque fois que je lui parle de toi, il manifeste le désir de te voir bientôt revenir en France. Il veut, dit-il, faire de ton mari son plus intime ami, ce sera, à ce qu'il assure, le meilleur moyen de te posséder souvent chez nous; se trompe-t-il?...
»Réponds-moi, ma chère Laure, dis-moi beaucoup de choses; tout ce qui t'intéresse, m'intéresse, il ne faut pas que nos nouvelles positions nous fassent oublier l'amitié que nous avons l'une pour l'autre. Il y a dans mon cœur de la place pour l'amour et pour l'amitié. Es-tu comme moi? si je n'avais pas la crainte de t'affliger, je dirais que non, car tu n'as pas encore répondu à la première lettre que je t'ai écrite.
»J'ai reçu des nouvelles d'Eugénie de Mirbel ou plutôt de madame de Bourgerel, son mari et aussi un noble cœur, sa fille devient tous les jours plus jolie, madame de Saint-Preuil se porte bien, elle est heureuse.
»Mon mari, à qui je ne veux pas laisser lire cette lettre, n'insiste pas, mais il veut absolument y joindre quelque chose, je ne crois pas devoir m'opposer à ce désir.
»Adieu, ma bonne Laure, ou plutôt à bientôt, crois à l'amitié constante de