Laure Féval à Lucie de Pourrières.

Genève.

«Il vient de m'arriver, ma chère Lucie, une aventure que je ne puis résister au désir de te raconter, car je suis persuadée qu'elle l'intéressera.

»Les environs de Genève (les écrits de nos modernes touristes ont dû t'apprendre cela), sont les plus pittoresques du monde, les plus riches en beaux sites, en curiosités naturelles. Parmi ces curiosités il en est une surtout que tous les voyageurs s'empressent d'aller visiter, autant peut-être parce qu'on raconte à son sujet une assez bizarre chronique, que parce qu'elle est véritablement remarquable; c'est une grotte ou plutôt un ermitage composé de plusieurs pièces dont une sert de chapelle: entièrement taillé dans le roc vif, cet ermitage est, dit-on, l'ouvrage d'un seul homme, qui a employé plus de trente années de sa vie à l'achever; si ce que l'on dit est vrai, et je ne suis pas éloignée de le croire (car une œuvre semblable à celle de cet ermitage ne peut être que le résultat de l'exaltation religieuse ou d'un caprice inexplicable), ce qu'il a fallu à cet homme de force et de persévérance, est vraiment inimaginable; car tu ne supposes pas, je l'espère, que je crois à la chronique dont je parlais tout à l'heure, qui rapporte que l'édificateur de l'ermitage, voyant qu'il ne pouvait achever seul son œuvre, prit en désespoir de cause le parti de se faire aider par le diable.

»Pour te faire une idée de cet ermitage, ma chère Lucie, il faut que tu te figures un immense bloc de granit dans lequel on aurait taillé ton hôtel de la rue Saint-Lazare, par exemple; (j'exagère peut-être un peu, l'ermitage des environs de Genève est beaucoup moins grand que ta demeure), en commençant par la baie de porte qui serait la seule partie visible du dehors, et poursuivant ainsi de manière à ce que l'édifice, malgré la perfection de ses formes intérieures, ne fût en définitive qu'un trou artistement fait.

»Curieuse comme je le suis, je ne pouvais manquer d'éprouver le désir de visiter une aussi singulière chose, et mon bon oncle qui ne sait rien me refuser, fit demander, aussitôt que je lui en manifestai le désir, des chevaux et un guide pour nous conduire à l'ermitage en question. Je ne te parle pas de mon mari, qui vient d'être envoyé en Angleterre par mon oncle, afin de faire vendre quelques propriétés que sir Lambton possède dans le comté de Sussex, propriétés qu'il ne veut pas conserver, attendu qu'il ne veut plus quitter la France.

»La route, aux approches de l'ermitage, est extrêmement étroite et tracée entre une suite interminable de ravins et de précipices; aussi les curieux, lorsqu'ils approchent de cette retraite, ont-ils l'habitude de descendre de leur monture, afin de faire à pied le reste du trajet.

»J'allais, conformément à l'usage, quitter mon cheval, lorsque tout à coup cette maudite bête poussée je ne sais par quel diable, m'emporta avec la rapidité de l'éclair, sur la partie du chemin bordée de précipices dont je viens de te parler; j'allais infailliblement périr, ainsi que mon oncle qui s'était lancé à ma poursuite au triple galop de son cheval, afin d'arrêter le mien, lorsqu'un homme sortit tout à coup d'une touffe d'arbres qui bordaient la route et s'élança à la tête de mon cheval, qu'après beaucoup d'efforts, il parvint à maîtriser; mon oncle, maître de sa monture, l'avait arrêtée dès qu'il fut certain que je n'étais plus en danger.

»Tu as deviné, ma bonne Lucie, que la frayeur que j'avais éprouvée à la vue des précipices dans lesquels je pouvais être engloutie à la moindre déviation de mon cheval, fit que je m'évanouis dès que je me sentis à peu près hors de danger. Lorsque je recouvrai l'usage de mes sens, j'étais dans l'ermitage, où j'avais été transportée par mon oncle aidé de notre guide, et mon sauveur me prodiguait les soins les plus empressés.

»Mon sauveur, ma chère Lucie, n'était autre, (tu vas être bien étonnée), que notre bon docteur Mathéo: juge si je fus contente, j'aurais seulement remercié comme je le devais un inconnu, je ne pus m'empêcher de sauter au cou et d'embrasser plusieurs fois l'homme qui venait de me sauver la vie, et comme mon oncle paraissait étonné de cet excès de reconnaissance: