»Excité par le désir de vous être agréable, et jaloux de m'acquitter dignement de la mission qui m'a été confiée par la malheureuse Jazetta, j'ai fait publier par toute la ville que je donnerais une bonne récompense à tous ceux qui pourraient me procurer quelques renseignements sur le jeune Fortuné. Comme le crime dont ce malheureux jeune homme a été accusé, avait eu beaucoup de retentissement, j'espérais que peut-être quelques personnes l'auraient rencontré lorsqu'il était sorti de la ville pour n'y plus revenir, et que alléchées par l'espoir d'obtenir la récompense promise, elles viendraient me dire de quel côté il avait porté ses pas.
»Mon espérance n'a pas été déçue, peu de jours après la publication de l'avis que j'avais fait insérer dans les journaux, un paysan des environs est venu me trouver et m'apprit que le jeune Fortuné, avait été recueilli lors de son départ pour Genève, par une famille de saltimbanques, dont le chef se nomme de Riberpré: cet homme que la curiosité avait engagé à assister au jugement de votre fils l'a parfaitement reconnu, et c'est de lui-même qu'il a appris que ne sachant plus que faire, puisque tous les habitants de la ville dans laquelle il avait été élevé le repoussaient durement, malgré son innocence, il s'était déterminé à courir le monde avec ces saltimbanques.
»Les renseignements que j'ai immédiatement fait prendre m'ont donné la certitude que les faits avancés par cet homme pouvaient être vrais, il y avait effectivement à Genève lors du jugement de Fortuné, une famille de saltimbanques dont le chef se nommait de Riberpré. Nous possédons donc, M. le marquis, un premier jalon, et peut-être que si nous parvenons à découvrir la famille de Riberpré, ce qui ne me paraît pas impossible, il nous sera facile de savoir ce qu'est devenu votre fils, dans le cas probable où il ne serait pas avec elle.
»J'aurais très-volontiers continué ces recherches, mais le malheureux Fortuné dont tous les habitants de Genève qui ont conservé son souvenir, se plaisent (maintenant que son innocence a été démontrée d'une manière éclatante), à louer l'extrême douceur et l'intelligence, a un père auquel je n'ai pas voulu enlever la satisfaction de tenter lui-même tout ce qu'il était humainement possible de faire pour qu'il soit rendu à sa tendresse.
»Je désire bien sincèrement, M. le marquis, que les démarches que vous allez faire soient couronnées de succès, il me serait doux d'apprendre qu'un malheureux jeune homme auquel je m'intéresse, bien que je ne le connaisse pas, a enfin recouvré le nom et la position qui lui appartiennent.
»Je ne puis accepter l'offre gracieuse que vous me faites, d'aller passer un certain temps au château de Pourrières: lorsque nous avons quitté la France, mon estimable oncle, sir Lambton, a invité deux de ses compatriotes, à venir passer le reste de la belle saison à sa terre, et il faut qu'il s'y trouve, ainsi que ma femme, à l'époque indiquée, afin de les dignement recevoir; quant à moi, diverses affaires d'intérêt m'obligeront à faire, avant de rentrer en France, où selon toute probabilité je ne serai qu'au commencement de l'hiver, un voyage en Angleterre; croyez cependant, M. le marquis, que je ne renonce pas à l'avantage de faire avec vous plus ample connaissance. L'hiver nous retrouvera tous à Paris, et j'ai l'espérance que j'aurai alors souvent le plaisir de vous rencontrer.
»Ma femme me charge de vous dire de sa part mille choses aimables, et c'est avec le plus vif empressement que je m'acquitte de cette commission.
»J'ai l'honneur d'être, M. le marquis,
»votre tout dévoué serviteur,
«PAUL FÉVAL.»