L'idée de se voir, ainsi que sa maîtresse, accoutré comme les bergers de M. de Florian et disant des phébus sous les vieux arbres d'une verte prairie, parut si comique à Salvador, qu'il ne put s'empêcher de rire aux éclats.

Silvia l'imita.

—Voyons, dit-elle, lorsque cet accès d'hilarité fut passé, soyez raisonnable, vous pouvez bien, après toutes les preuves de dévouement que je vous ai données, me donner à votre tour celle que j'exige de vous.

—Je ferai tout ce que vous voudrez, répondit Salvador, il arrivera, ce qu'il plaira au diable.

—A la bonne heure! s'écria Silvia; j'étais bien sûre qu'après avoir un peu crié, vous finiriez par faire tout ce que je voudrais; mais, puisque j'ai remporté la victoire, je veux être un vainqueur généreux. Je sais, non cher Alexis, que vous devez ménager les justes susceptibilités du monde dans lequel vous vivez, et que vous ne pouvez faire ce que je ne vous demandais tout à l'heure qu'afin de m'assurer que j'avais encore un peu d'empire sur vous; je ne vous demande plus maintenant qu'une seule chose, venez souvent me voir, consacrez-moi autant de temps que vous en consacrerez à votre femme et je serai contente, je n'ai jamais voulu, croyez-le bien, vous forcer à mettre le public dans la confidence de nos amours.

Salvador s'attendait si peu à voir Silvia faire aux exigences du monde le sacrifice d'une seule de ses volontés, qu'il crut d'abord qu'elle voulait se moquer de lui, et que cette feinte condescendance cachait un piège qu'il ne pouvait apercevoir; il fallut pour qu'il fût persuadé qu'elle avait parlé sincèrement qu'elle lui répétât plusieurs fois ce qu'elle venait de dire...

Salvador et Silvia ne se séparèrent qu'après s'être juré que rien de ce qui pouvait arriver ne leur ferait oublier ce qu'ils se devaient, et en apparence et en réalité enchantés l'un de l'autre.

Le visage de Salvador était radieux lorsqu'il rentra chez lui; Lucie qui voulait le prier de lui accorder une faveur à l'obtention de laquelle elle tenait infiniment, fut intérieurement charmée de le voir d'aussi bonne humeur.

Tandis que Salvador était chez sa maîtresse, Lucie avait reçu une lettre de son amie; Laure lui disait qu'elle avait appris son retour à Paris, et qu'elle était extrêmement fâchée de ce qu'elle n'était pas encore venue la voir. «Il ne faut pas, disait Laure en achevant sa lettre, que l'amour te fasse oublier l'amitié; viens, je t'en prie, passer quelques jours près d'une amie que tu négliges plus que tu ne le devrais et qui t'en voudrait si elle ne t'aimait pas autant.»

Lucie avait été touchée des justes reproches de son amie, et c'était la permission d'aller passer quelques jours auprès d'elle, qu'elle voulait solliciter de son mari.