Les lingots me sont arrivés il y a deux jours, et, de suite, j'ai fait charger sur une voiture ceux qui ne m'appartenaient pas, et après avoir fait prévenir M. le vicomte de Lussan de ce qu'il avait à faire, je me suis empressé de les apporter moi-même à leur légitime propriétaire.
Il s'agit maintenant de s'approprier adroitement ces lingots, que je m'engage à vous payer deux cent mille francs.
—Mais vous ne nous dites pas, s'écria Salvador, quels moyens nous devons employer pour cela.
—Patience! un peu de patience, je vous prie, tout vient à point à qui sait attendre; vous avez deviné que je ne voulais porter moi-même les lingots, qu'afin de savoir dans quel endroit ils seraient placés et d'étudier les lieux; il me reste à vous faire part de mes observations.
Les lingots ont été déposés dans un petit cabinet contigu à une chambre à coucher qui fait partie d'un pavillon en aile; cette pièce, ainsi du reste que tout le pavillon, est, quant à présent, inhabitée; les lingots, renfermés dans plusieurs petites caisses, sont placés près d'une commode et ont été recouverts d'un vieux tapis; on peut facilement s'introduire, à l'aide d'escalade, dans la chambre du pavillon, dont les fenêtres sont ouvertes sur la grande route; si la porte du cabinet est fermée, ce qui est probable, il vous sera facile de l'ouvrir à l'aide des merveilleux instruments dont, sans doute, vous avez eu soin de vous munir.
Il n'y a pas de chien de garde dans la maison. Les gens chez lesquels vous allez travailler[585] ne devraient pas habiter la campagne privés d'un aussi fidèle serviteur. L'homme que vous venez de voir et auquel M. le vicomte de Lussan a procuré un équipage complet de roulier, transportera la camelotte[586] au pavillon de Choisy-le-Roi, chez M. de Pourrières; c'est là où j'en prendrai livraison; le reste me regarde.
—La réussite de cette affaire ne me paraît pas impossible, dit Salvador après avoir attentivement écouté Juste, mais il faut en prévoir les suites; et d'abord est-il bien certain que Vernier, lorsqu'il aura à sa disposition les susdits lingots, ne cherchera pas à nous frustrer de tout ou partie de ce qui nous appartiendra?
—Vernier ne sachant pas quelle est l'importance du vol, puisque les lingots sont en caisse, sera content de la somme assez ronde que nous voulons bien lui allouer; nous pouvons donc, jusqu'à un certain point, compter sur lui; rien, au surplus, ne nous empêchera de le suivre de loin jusqu'à ce qu'il soit arrivé à Choisy.
—Voici, pour le reste, comment nous devons procéder, ajouta le vicomte de Lussan: nous passerons la journée de demain à visiter les environs de cette ville, sous le prétexte de chercher une propriété à vendre; notre présence ici sera donc justifiée sans que nous soyons forcés de décliner nos noms; nous quitterons cette auberge à dix heures du soir, et nous attendrons, en nous promenant, que le moment d'agir soit venu; nous remettrons à M. Juste, que nous trouverons à l'heure indiquée, près de la maison en question, notre cabriolet qu'il conduira à petits pas sur la route de Paris, une fois l'affaire faite, il nous sera facile de le rattraper, et, s'il plaît à Dieu, nous rentrerons dans notre bonne ville, à la naissance du jour, un peu plus riches que nous ne le sommes maintenant.
Remarquez je vous prie, cher marquis, qu'à moins d'être pris en flagrant délit, et ce cas échéant (je pense que vous savez comme moi ce que vous avez à faire), nous ne risquons absolument rien; les gendarmes, lorsqu'ils rencontrent des gens comme nous, des gentilshommes riches et bien posés dans le monde, un capitaliste qui possède assez d'or pour remplir le tonneau des Danaïdes, se contentent de les saluer.