Nos lecteurs savent qu'il n'y a dans la salle à manger de la plupart des hôtelleries de Province, qu'une seule grande table qui sert à tout le monde; ils savent aussi que nulle part on ne peut causer plus à l'aise que dans la salle à manger d'un hôtel de petit ville, lorsque les heures du départ et de l'arrivée des voitures publiques sont passées.
—Vous arrivez à propos, M. Juste, dit le vicomte de Lussan; voilà plus d'une heure que M. le marquis de Pourrières me tourmente, afin que je lui apprenne des choses que, jusqu'à présent, vous êtes le seul à savoir.
—Je vais avoir l'honneur de satisfaire la légitime curiosité de M. le marquis, M. de Lussan.
Voici les faits, il est bon que vous n'en ignoriez aucun, afin d'agir en conséquence.
Personne plus que moi n'aime à obliger ses amis. M. le vicomte de Lussan, à qui j'ai pu rendre quelques légers services, est là pour me démentir, si ce que j'avance n'est pas vrai. J'aurais pu réclamer, au besoin, le témoignage du malheureux M. Lebrun, si le fer d'un assassin n'avait pas prématurément mis fin à ses jours.
—Passons, monsieur Juste, passons, je sais que vous êtes un très-galant homme, et mon ami de Pourrières veut bien me croire sur parole, n'est-il pas vrai, marquis?
Salvador fit un signe affirmatif.
—Je vous disais donc, continua Juste, que personne plus que moi n'aimait à obliger ses amis; cela étant, vous devinez que je saisis avec empressement toutes les occasions qui se présentent, de leur être agréable.
Il y a de cela quelques jours, un riche gentilhomme anglais, qui habite la France depuis peu de temps, se présenta chez moi et me dit qu'il venait de recevoir, de son correspondant d'Amsterdam, une lettre qui lui apprenait que la plus grande partie d'un envoi de lingots d'or et d'argent, qui allait m'être fait par le dit correspondant qui est aussi le mien, lui était destinée; il venait me prier de lui envoyer ces lingots, aussitôt qu'ils me seraient parvenus, à sa maison de campagne, située ici près; je lui promis de faire ce qu'il désirait, et comme la valeur des objets que je devais lui remettre était fort considérable, je lui dis que je désirais, pour mettre ma responsabilité à couvert, les lui porter moi-même au lieu indiqué, afin d'en recevoir une décharge; je pensais déjà à vous, M. le vicomte.
L'Anglais, un très-digne gentilhomme, ma foi! approuva fort ma prudence et me dit qu'il me recevrait avec plaisir à sa maison de campagne.