Son premier soin, en arrivant dans la chambre, fut d'ôter son habit qu'il jeta sur un meuble, en se plaignant de la chaleur; cela fait, il alluma un cigare et approcha de sa fenêtre un fauteuil à Voltaire sur lequel il s'assit.
Le ciel bleu et pur, était semé de mille étoiles brillantes. Le silence de la nuit n'était interrompu que par le bruissement du feuillage des grands arbres qui environnaient la propriété de sir Lambton; doucement agité par le souffle léger des zéphirs, la brise tiède et parfumée caressait agréablement les nerfs olfactifs de Salvador.
—Ma foi, se dit-il, en envoyant dans l'air les capricieuses spirales qui s'échappaient de son cigare; c'est un très-agréable séjour que celui de la campagne, j'aime ces étoiles brillantes qui étincellent sur l'azur du ciel, j'aime cette nature calme et silencieuse, les grands arbres au vert feuillage, les senteurs odorantes de la brise du soir, le chant du rossignol qui se balance sur la branche flexible, le cri du grillon qui se cache sous l'herbe, le léger bourdonnement de la demoiselle au corsage allongé, aux longues ailes bleues qui rase timidement la surface argentée d'un lac paisible, j'aime toutes ces mystérieuses harmonies qui semblent chanter les louanges de leur créateur dans une langue inconnue...
Eh! eh! s'écria Salvador, après avoir débité la tirade qui précède d'une voix emphatique, que l'on vienne à l'heure qu'il est, me dire que la lecture des romans de l'époque est plutôt nuisible qu'utile, je recevrais bien le paltoquet qui me tiendrait un pareil langage, tout ce phébus est emprunté, ou à peu près à la dernière œuvre d'un de nos plus célèbres bas-bleus, et je suis certain qu'il ferait couler de douces larmes le long des joues pâles de ma très-vertueuse épouse.
Je devrais peut-être suivre ses conseils, dire adieu à tous les enivrements de la vie parisienne, et aller vivre près d'elle à la campagne, son exemple me ferait sans doute aimer la vertu. Dieu, m'a-t-elle dit ouvre une large voie au repentir!... Allons donc! il est trop tard, aimer la vertu, moi, Salvador, c'est impossible; vivre à la campagne, loin du bruit, du faste, oh non! non! Il me faut une vie active, agitée, qui ne me laisse pas le temps de penser aux événements de ma vie passée.
Il était tard ou plutôt il était matin, car les premières lueurs du jour commençaient à dorer l'horizon, lorsque Salvador, après avoir achevé son cigare, se jeta sur son lit afin de prendre quelques instants de repos.
Servigny et Laure s'étaient retirés dans leur appartement, laissant Salvador et sir Lambton tout entiers aux parties de billards dont nous avons rapportés les diverses péripéties.
Nous avons dit déjà que Servigny n'avait pas de secrets pour sa femme, aussi son premier soin, lorsqu'ils se trouvèrent seuls, fût-il de lui apprendre qu'il ne l'avait pas priée d'emmener sir Lambton et la marquise de Pourrières, que parce qu'il désirait rester seul quelques instants avec le marquis de Pourrières, qu'il avait connu au bagne de Toulon sous le nom de Salvador.
Servigny instruisit ensuite sa femme de tout ce qui s'était passé entre lui et Salvador, pendant le temps qu'ils étaient restés ensemble.
—J'aurais peut-être ajouté foi à l'histoire qu'il m'a racontée pour justifier sa nouvelle position, sans une circonstance qui n'est venue frapper mon esprit que depuis quelques instants; je me rappelle parfaitement que le payot Salvador, qui habitait en même temps que moi le bagne, avec lequel je me suis évadé, avait les cheveux du plus beau blond qui se puisse imaginer, et ses cheveux sont aujourd'hui aussi noirs que l'ébène, cette différence cache assurément un mystère d'iniquité, que peut-être, au risque de ce qui pourra m'arriver, je dois chercher à pénétrer.