Laure, il est facile de le penser, éprouva un profond étonnement, et un bien vif chagrin, lorsque son mari lui eut fait cette révélation; les antécédents de Salvador lui expliquaient tout à coup, en les colorant d'une teinte sinistre, une foule de faits qui jusqu'à ce moment lui avaient paru à peu près insignifiants; la présence du marquis de Pourrières dans le bouge de la rue de la Tannerie, la lettre du docteur Mathéo, et en dernier lieu la tentative de vol commise quelques jours auparavant chez sir Lambton, juste au moment où des lingots venaient d'y être apportés. Cette tentative ne lui parut plus un fait isolé, qui, sans être excusable, pouvait être pardonné, en raison du profond repentir manifesté par celui qui s'en était rendu coupable, elle lui apparut comme le dernier crime d'un homme, qui probablement en avait commis un nombre incalculable.
L'aimable et douce Lucie, cette amie qu'elle chérissait comme une sœur et révérait comme une mère, était-elle donc devenue la proie d'un affreux scélérat? Laure ne pouvait croire que le ciel eut permis un aussi monstrueux assemblage, mais c'est en vain que son cœur repoussait une semblable idée, sa raison lui disait qu'elle devait adopter la triste anomalie que repoussait son cœur, que devait-elle donc faire? avertir son amie, mais Lucie douée ou plutôt affligée d'organes d'une extrême délicatesse, et déjà à demi brisée, serait-elle assez forte pour supporter un coup aussi affreux? et quand bien même il en serait ainsi, Laure connaissait assez le caractère de son amie pour être persuadée d'avance qu'en lui faisant connaître les antécédents de son mari, elle briserait son cœur, sans cependant pouvoir la déterminer à adopter le seul parti que, dans sa position, il était convenable de prendre, elle prévoyait la réponse que Lucie lui ferait, si, après l'avoir instruite, elle l'exhortait à abandonner son mari.
—Puisque Dieu a permis mon union avec cet homme, c'est que probablement cela entrait dans les vues de sa divine sagesse devant laquelle je dois, quoiqu'il puisse m'arriver, m'incliner en silence; la mort seule doit dénouer, sur la terre, des nœuds dont il a été pris note dans le ciel.
—Pauvre Lucie! pauvre Lucie! se dit Laure, toi, si pure, si bonne, étais-tu donc destinée à être si malheureuse? Que dois-je faire, grand Dieu! pour conjurer les malheurs qui te menacent. Et de grosses larmes coulaient le long des joues de la jeune femme.
Laure, après avoir recouvré un peu de calme, fit part à son mari des réflexions qu'elle venait de faire. Elle ne crut pas devoir lui laisser ignorer la tentative de vol commise chez sir Lambton quelques jours auparavant.
—Je crois, lui répondit Servigny, que, si tel est, en effet, le caractère de votre amie, nous devons, quant à présent, lui laisser ignorer ce que le hasard vient de nous apprendre. L'instruire; ce serait, ainsi que vous l'avez pensé, mettre ses jours en danger, et, si elle ne succombait pas, rendre sa vie plus malheureuse encore qu'elle ne l'est maintenant.
Le marquis de Pourrières, ou plutôt Salvador, car je ne puis croire que cet homme soit le rejeton de la noble famille dont il porte le nom, est, sans contredit, un homme très-dangereux, probablement couvert de crimes; mais si mon sort est, pour ainsi dire, entre ses mains, le sien aussi m'appartient; et comme grâce à Dieu, je suis de force à me défendre, et qu'il le sait, je n'ai rien à redouter de lui.
Voici donc, si je ne me trompe, le parti le plus sage que nous puissions prendre.
Nous ferons tout ce qui nous sera possible pour empêcher votre amie de retourner près de son mari; il ne faut pas que cette âme si pure se flétrisse au contact d'un homme comme Salvador, et je crois qu'il ne nous sera pas difficile de la déterminer à rester près de nous; nous veillerons à la fois sur sa personne et sur sa fortune, qu'elle ne voudra pas, je pense, laisser dilapider par son mari, car elle désirera sans doute la conserver intacte à son enfant.
Le marquis de Pourrières est bien certainement le chef, ou du moins l'un des chefs de la bande de malfaiteurs qui, depuis quelque temps, infestent et désolent la capitale et ses environs; il recevra tôt ou tard la juste punition de ses crimes; il faut que la malheureuse Lucie ne soit pas entraînée par le naufrage qui doit engloutir à la fois sa personne et sa fortune; voilà le but que nous devons nous proposer et que nous atteindrons si Dieu veut bien nous aider.