Avant de faire connaître à nos lecteurs ce que l'ex-pêcheur Catalan allait faire à la préfecture de police, nous leur apprendrons, en peu de mots, ce qui était arrivé à Beppo, du moment où nous l'avons quitté dans la chambre d'une des pensionnaires de la mère Sans-Refus, jusqu'à celui où nous venons de le voir rencontrer, au bois de Vincennes, la calèche de Silvia.

On n'a pas oublié qu'il pouvait à peine se soutenir lorsqu'il quitta la chambre de Georgette; aussi son premier soin, en arrivant chez lui, fut-il de se mettre au lit, où il resta plusieurs jours à peu près privé de sentiment, et soigné seulement par sa mère dont le dévouement ne se ralentit pas un seul instant.

La pauvre mère attendit pour interroger son fils que l'état pitoyable dans lequel il se trouvait se fût un peu amélioré; Beppo ne voulant pas lui apprendre qu'il venait de se rendre coupable d'un crime, lui dit qu'il avait, au moment où il sortait de chez Kretz, rencontré la marquise de Roselly dans un brillant équipage, encore couverte des vêtements d'homme qu'elle portait chez lui, que désespéré de ce que cette femme, sans laquelle il ne pouvait vivre, s'était soustraite à son pouvoir, il s'était de suite jeté à la rivière, si bien déterminé à mettre fin à ses jours, qu'il avait emprisonné ses bras dans la ceinture de son pantalon; mais que l'instinct de la conservation ayant été plus fort que sa volonté, il avait, avec beaucoup de peine, gagné le bord, en se servant, pour nager, seulement de ses jambes. Qu'il avait été ensuite recueilli par des personnes charitables qui s'étaient trouvées là fort à propos pour le secourir, ce qui expliquait ses deux jours d'absence, et que sa maladie ne devait être attribuée qu'au violent chagrin qu'il avait éprouvé et qu'il éprouvait encore, et peut-être aussi à la brusque révolution opérée dans son organisme par le froid glacial de l'eau.

Sa mère s'était contentée de cette explication toute invraisemblable qu'elle était.

Beppo en proie aux plus violents remords, car la nature de cet homme, malgré les deux crimes qu'il avait commis, n'était pas tout à fait corrompue, fut fidèle à la résolution qu'il avait prise. Dès qu'il eut recouvré l'usage de ses sens, il ne fit rien pour échapper aux poursuites dont il pouvait être l'objet. Je subirai mon sort, se disait-il sans cesse, je ne puis échapper à la punition que j'ai méritée. L'œil de Dieu voit les crimes qui échappent aux regards des hommes, et s'il permet qu'ils demeurent impunis ici-bas, c'est qu'il leur réserve dans un autre monde une punition plus terrible; que sa volonté soit faite, ce n'est point moi qui chercherai à la combattre.

La maladie de Beppo avait été longue; mais grâce à la vigueur de sa constitution et aux soins affectueux que lui prodigua sa mère, il recouvra la santé et put reprendre le cours de ses occupations habituelles.

Il avait pris la résolution d'oublier Silvia, et il avait eu assez de force pour ne point chercher à savoir ce qu'elle était devenue (on n'a pas oublié qu'il avait appris par Georgette que la blessure qu'il lui avait faite, laissait aux médecins, quoiqu'elle fût grave, l'espoir de la sauver); mais cette résolution était au-dessus de ses forces: le gracieux visage de la marquise de Roselly venait sans cesse troubler tous ses rêves, et souvent, (tandis que pour chasser au loin les tristes pensées qui troublaient sans cesse son esprit, il travaillait avec ardeur aux filets de dames qu'il fabriquait pour Kretz); il venait se placer sous ses yeux, tantôt riant et gracieux, tantôt sombre et terrible.

Beppo alors jetait loin de lui son ouvrage, et allait se promener dans la campagne; la vue des arbres, de l'eau, des fleurs, les chants joyeux des oiseaux, soulageaient quelque peu ses souffrances, et, après une longue course, il rentrait dans sa demeure, non pas gai, mais du moins beaucoup moins triste qu'il n'en était sorti.

Sa mère, avait remarqué cela, aussi dès qu'elle voyait quelques nuages assombrir le visage de son fils, elle l'invitait à prendre le plaisir de la promenade; de sorte que, ce qui n'arrivait d'abord que par hasard, devint une habitude de tous les jours.

Beppo se promenait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre; mais il affectionnait particulièrement le bois de Vincennes, beaucoup moins fréquenté que les autres promenades des environs de Paris et dans lequel il trouvait ce qui manque à peu près partout, l'ombre et la possibilité de rêver.