La vue de Silvia, resplendissante de beauté et de parure, avait en un instant changé toutes ses résolutions, et il s'était mis à courir après la calèche, afin de la retrouver lorsqu'il le voudrait. La perte d'un œil et des blessures dont il devait conserver les traces toute sa vie avaient été le résultat de cette folle équipée.
Beppo quitta la voiture qui l'avait amené à l'entrée d'une des rues étroites et obscures qui avoisinent la préfecture de police; après avoir parcouru en tout sens une foule de ruelles sans noms, il se trouva sur le quai de l'Horloge. Une des portes du lieu dans lequel il se rendait était devant lui... Il entra dans une cour fermée par de hautes murailles; à gauche, un bâtiment d'un sinistre aspect, aux croisées garnies de barreaux de fer, qui indiquent une prison dans laquelle le soleil n'a jamais pénétré; il suivit cette cour, il arriva dans une autre où se trouvaient réunis plusieurs individus parmi lesquels s'en trouvaient quelques-uns porteurs de figures qu'on ne voit que sur les épaules des mouchards, des geôliers ou des infirmiers, il demanda à l'un de ces hommes à qui il devait s'adresser pour faire une révélation; on lui indiqua du doigt l'entrée d'un bureau situé sous une voûte assez sombre. Comme il se dirigeait vers ce bureau, il entendit plusieurs voix répéter: c'est un coqueur. Il entra et demanda à parler au chef; après quelques pourparlers, il fut introduit dans une grande pièce mal éclairée, meublée seulement de quelques bancs recouverts d'une basane crasseuse, sur lesquels étaient assis plusieurs individus d'assez mauvaise mine; d'une petite table surmontée d'un pupitre, devant laquelle était placé un homme déjà âgé. Les murs de cette pièce étaient garnis de rayons sur lesquels reposaient une grande quantité de cartons pleins de cartes, sur chacune desquelles était écrit le nom d'un individu ayant en maille à partir avec la justice.
Beppo était dans l'antichambre de cette mystérieuse puissance nommée la police, déesse aux cent yeux, aux cent bras, qui doit tout voir, tout entendre, tout prévoir, tout réprimer, qui doit, à toutes les heures du jour et de la nuit, pénétrer dans les plus impures sentines, dans les cloaques les plus immondes; qui doit écouter tout ce qu'on vient lui dire, et ne doit croire que ce qui est vrai; qui rend service à tout le monde et dont tout le monde se plaint, et à laquelle pourtant on ne saurait accorder trop de louanges lorsqu'elle s'acquitte consciencieusement de la moitié seulement de la tâche immense qui lui est confiée.
Beppo, après quelques minutes d'attente, fut introduit dans le cabinet de l'homme chargé, à l'époque où se passèrent les événements que nous racontons à nos lecteurs, de la direction de cette branche importante de l'édilité parisienne.
—Vous voulez, dit-il à l'ex-pêcheur, rendre des services à l'administration, et vous nous promettez de nous mettre sur la trace des chefs de la bande de malfaiteurs qui, depuis longtemps déjà, désole la capitale et les environs?
Beppo répondit affirmativement.
—Quels sont vos nom, âge, lieu de naissance, profession et domicile?
Beppo répondit à ces diverses demandes, et mit entre les mains de celui qui l'interrogeait les papiers dont il avait eu soin de se munir, et qui établissaient d'une manière irréfragable la vérité de ses réponses.
—Quel est le motif qui vous fait agir? dit le chef de la police, après avoir attentivement examiné les papiers de Beppo.
—La vengeance.