Si tel est, en effet, votre projet, continua-t-elle les yeux étincelants de colère, oh! je vous servirai de tout mon pouvoir. Je serais heureuse de rendre à tous ces hommes, que j'ai été forcée de subir, un peu du mal qu'ils m'ont fait.

Il y avait dans la voix de Georgette, lorsqu'elle prononça ces mots, un tel accent de vérité, que Beppo fut convaincu qu'il pouvait dès ce moment compter sur un auxiliaire dévoué.

Il est temps de dire à nos lecteurs comment il se faisait que Beppo venait chercher chez la mère Sans-Refus les moyens de se venger des deux hommes qui étaient dans la calèche de la marquise de Roselly, lors de l'événement à la suite duquel il avait été si affreusement défiguré.

On n'a peut-être pas oublié que Salvador accompagnait Silvia, lorsque Beppo qui s'était établi chez le restaurateur Graziano, afin d'attendre sa voiture au passage, était parvenu à découvrir sa première demeure. Lors de la rencontre au bois de Vincennes, il reconnut de suite cet homme, dont la physionomie, du reste, était assez remarquable, pour rester gravée dans une mémoire moins fidèle que la sienne.

Transporté chez lui à la suite de l'événement dont nous avons rapporté les détails, il demeura, ainsi que nous l'avons dit, plus de quinze jours cloué sur son lit et en proie à des souffrances si vives, qu'il ne pouvait seulement un instant se livrer au sommeil. Tant que durèrent ces cruelles insomnies, l'image de l'un des deux hommes qui accompagnaient la marquise de Roselly lors de la rencontre au bois de Vincennes, fut sans cesse devant ses regards, son imagination le lui représentait, non pas tel qu'il l'avait vu dans la calèche de l'ex-cantatrice, pimpant, frisé, musqué, éperonné et décoré, mais vêtu d'un costume et parlant un langage qui indiquaient des habitudes qui n'étaient pas celles des hommes de bonne compagnie; Beppo chassait vainement cette image qui se reproduisait sans cesse, avec les mêmes contours et les mêmes couleurs; sa mémoire, enfin, fit un suprême effort; alors un éclair vint illuminer son esprit, et il se rappela que les deux compagnons de Silvia n'étaient autres que deux des hommes qui l'avaient fait entrer dans un bouge au moment où il allait être saisi par la foule qui le poursuivait, et dont il avait pu remarquer la physionomie avant de se trouver mal.

De là à conclure que ces deux hommes, qu'il venait de rencontrer dans un brillant équipage, étaient les chefs de la bande de malfaiteurs qui, ainsi que le lui avait appris Georgette, se réunissaient chez la Sans-Refus, il n'y avait pas beaucoup de chemin à faire.

Voici quel était le projet de Beppo lorsqu'il était allé faire des offres de service à la police:

Il avait deviné que pour acquérir la confiance des bandits, il n'aurait qu'à leur rappeler et le crime qu'il avait commis et le service qu'ils lui avaient rendu; et comme il supposait que plusieurs de ces bandits, si ce n'était pas tous, savaient quels étaient leurs chefs, il espérait que bientôt l'un d'eux les lui ferait connaître. La perte de deux hommes auxquels Beppo, excité à la fois par la jalousie et la soif de la vengeance, avait voué une haine égale, (il ne savait pas lequel des deux était l'amant de Silvia, et il leur attribuait une même part dans sa dernière mésaventure), serait le résultat des révélations que ne manqueraient pas de faire ceux des bandits qui seraient préalablement arrêtés.

Tel était le plan conçu par l'ex-pêcheur, communiqué par lui au chef de la police, et approuvé par celui-ci. Ce plan ne devait réussir qu'en partie: le hasard seul, bien plus grand maître que toutes les prévisions humaines, devait fournir à Beppo le moyen de parvenir au but qu'il voulait atteindre.

Quoi qu'il en soit, il conduisit sa barque avec tant de prudence et tant d'adresse, que peu de jours après son introduction parmi les commensaux ordinaires de la mère Sans-Refus, il était devenu l'oracle de tous les scélérats au milieu desquels il vivait. Ces misérables lui avaient fait la confidence de tous les crimes qu'ils méditaient, et plus d'une fois ils lui avait fait la proposition de l'intéresser à celles de leurs périlleuses expéditions qui devaient être les plus fructueuses. Mais Beppo avait su refuser, sans cependant éveiller leurs soupçons; il leur avait dit qu'il ne se mettrait à travailler[608] (il parlait alors l'argot aussi bien que le plus madré de la bande), que lorsqu'il ne lui resterait plus d'argent; qu'il voulait, avant de risquer sa peau, jouir un peu des agréments de la vie parisienne; les bandits avaient trouvé cette envie d'autant plus naturelle, que, depuis quelque temps, ils n'étaient pas heureux dans leurs entreprises. Plusieurs d'entre eux avaient été arrêtés en flagrant délit et au moment où ils se croyaient tout à fait hors de danger.