A droite, au fond de la cour est située la chapelle qui n'offre aux regards rien de bien merveilleux, mais devant laquelle cependant on ne peut passer sans éprouver la plus vive émotion, car de bien tristes souvenirs s'y rattachent; la sacristie de cette chapelle servit naguère de chambre à coucher à l'infortunée Marie-Antoinette; elle fut plus tard habitée par la veuve du général Beauharnais, mais celle-ci fut plus heureuse que sa devancière, elle quitta sa prison pour épouser le grand capitaine qui la fit s'asseoir sur le premier trône du monde.

Proche de la chapelle est la salle des bains; cette pièce, qui faisait partie du dernier appartement octroyé à la malheureuse reine de France par les Brutus de 1793, lui servait à la fois d'antichambre et de salle à manger.

Le premier étage du bâtiment éclairé sur la cour des femmes, auquel on arrive par un large escalier en pierre de taille, éclairé seulement par la lueur pâle et tremblottante d'une lampe fumeuse et qui semble avoir été taillée dans le roc, est composée à droite de quelques chambres destinées aux prisonniers privilégiés. (Ces chambres sont assez commodes, quelques-unes ont été décorées par leurs hôtes avec infiniment de goût. L'une d'elles a été habitée par le prince Louis Napoléon.) A gauche des chambres dortoirs destinées au commun des martyrs. Ces chambres, garnies les unes de trois, les autres de quatre lits, sont tenues constamment dans un état parfait de propreté; les couchers sont composés d'une paillasse de paille ordinaire, d'un matelas d'assez bonne laine, d'un traversin, de deux belles et bonnes couvertures, de draps de toile de bonne qualité, changés tous les mois. Ce coucher est celui de toutes les maisons d'arrêt du département de la Seine (la préfecture de police exceptée, où on ne l'obtient qu'en payant assez cher); où l'on se trouve le mieux, c'est, dit-on, à la duchesse de Berri que les prévenus du département de la Seine doivent cet adoucissement à leur sort, adoucissement qui est refusé à tous ceux des autres départements qui n'ont pas le moyen de le payer.

Il fait beau; les dortoirs viennent d'être ouverts; les femmes détenues à la conciergerie sont toutes rassemblées dans la cour que nous avons essayé de décrire; les unes vieilles et presque infirmes se sont assises sur un banc de bois qu'elles ont placé devant la voûte sous laquelle elles se promènent lorsque le temps est mauvais; elles veulent profiter de quelques rayons de soleil qui sont venus visiter leur prison; d'autres, un peu plus ingambes, se promènent lentement en savourant quelques prises de tabac; cette consolation du prisonnier, que nos modernes philanthropes, promoteurs enthousiastes de systèmes empruntés aux Anglais et aux Américains, veulent supprimer, nous ne savons pour quel motif; d'autres encore toutes jeunes, quelques-unes jolies, jouent à ce que l'on est convenu de nommer les jeux innocents, à la main chaude, au colin-maillard, lisent des romans, travaillent ou se livrent au plaisir de la conversation; si ce n'était la bigarrure des costumes presque tous sordides et dépenaillés, les quelques physionomies hâves et terreuses sur lesquelles le vice a imprimé son ignoble cachet, il serait presque permis de se croire dans la cour d'un pensionnat lorsque les jeunes pensionnaires se livrent, sous les yeux sévères de leurs surveillantes, à des distractions qui conviennent à leur âge; car, ainsi que nous venons de le dire, la plus grande partie des prisonnières sont jeunes, et plusieurs joignent à la jeunesse une irréprochable beauté ou une gracieuse gentillesse; mais, pour qu'il en fût ainsi, il faudrait se boucher les oreilles afin de ne point entendre les paroles qui sortent de la bouche de ces femmes qui toutes, jeunes et vieilles, ont à se reprocher quelques crimes.

C'est à dessein que nous disons crimes; nos lecteurs savent sans doute que la conciergerie n'est l'antichambre que de la cour d'assises; c'est ailleurs que sont les antichambres des tribunaux de police correctionnelle.

Nous ne rapporterons pas les discours de ces malheureuses femmes; assez d'ignobles tableaux ont passé sous les yeux de nos lecteurs et nous ne craignons pas de le dire, nous ne pouvons nous déterminer à écrire quelque chose qui pourrait enlever à la femme quelques-uns des fleurons de la couronne dont, grande dame ou grisette, nous nous plaisons à la parer. Et puis d'ailleurs, avons-nous bien le droit de crier si fort que nous le faisons contre des crimes que, presque toujours, nous faisons commettre? contre des vices dont ne seraient pas affligées les pauvres faibles créatures qui composent la moitié du genre humain, si nous leur accordions toujours la protection désintéressée à laquelle elles ont droit et si notre organisation sociale ne forçait pas la fille du pauvre à se prostituer pour vivre; si beaucoup d'entre nous enfin ne s'étaient pas insensiblement habitués à regarder comme des choses destinées de toute éternité à servir à leurs plaisirs et qu'ils peuvent briser sans remords lorsqu'il en sont las, celles parmi lesquelles se trouvent leurs mères et leurs sœurs.

La voix retentissante du surveillant préposé à la garde du guichet intermédiaire, vint tout à coup interrompre la conversation et les jeux des prisonnières rassemblées dans la cour de la conciergerie.

—Adélaïde Moulin, à l'instruction!

A l'audition de ce nom, une femme assez proprement vêtue, que les maladies plus que l'âge encore avaient rendue faible et valétudinaire, se leva du banc sur lequel elle était assise, et s'avança péniblement en s'appuyant contre la muraille, vers la sortie de la cour qui conduit directement au guichet intermédiaire.

Une de ses jeunes compagnes d'infortune, touchée des efforts qu'elle était obligée de faire, courut à elle et la soutint jusqu'à ce qu'elle fût sortie de la cour.