—Si fait! si fait! s'écria le jeune homme, qui était enfin parvenu à rassembler ses souvenirs, vous êtes madame Moulin, c'est vous qui avez pris soin de mon enfance, vous êtes ma tante.
Le pauvre jeune homme, qui ne savait pas quels justes reproches il avait le droit d'adresser à la femme Adélaïde Moulin, ne lui laissa pas le temps de lui répondre, il la prit entre ses bras et la tint longtemps serrée contre sa poitrine.
Nous devons maintenant apprendre à nos lecteurs ce qui arriva à Fortuné, à partir du moment où, voyant que malgré son innocence qui venait d'être reconnue par un jugement solennel, il était repoussé de tout le monde, il quitta Genève presque nu et mourant de faim, jusqu'à celui où nous le retrouvons dans l'antichambre d'un juge d'instruction.
Une fois hors de la ville, il prit la première route qui se trouva devant lui; il marchait depuis environ un quart d'heure, et les édifices de la ville dans laquelle il avait passé toute sa vie, et qu'il quittait pour aller il ne savait où, allaient disparaître à l'horizon, lorsqu'il fit la rencontre d'une troupe de bateleurs dont l'équipage était si comique que, malgré la profonde tristesse à laquelle il était en proie, il ne put s'empêcher de sourire.
Ce cortège d'artistes ambulants était composé d'une voiture ou plutôt d'une petite charrette recouverte d'une toile, dont le tissu était si usé qu'elle ressemblait à un crible posé sur des moitiés de cerceaux. Sur chacun des côtés de l'espèce de voûte formée par cette vieille toile ainsi posée, un émule de Davignon[642] avait écrit, avec force fautes d'orthographe, ces mots en lettres noires et rouges, longues au moins d'un pied: L'incomparable de Riberpré et sa famille, premiers acrobates des souverains des quatre parties du monde connu et inconnu.
Cette charrette, dans laquelle se faisait voiturer M. de Riberpré, son épouse, ses deux jeunes demoiselles et toute la troupe qu'il dirigeait, composée de seize acteurs et actrices, était traîné par un âne, modeste et patient animal, mais si minable, si pelé, si vieux surtout, qu'il devait être contemporain de celui sur lequel Notre-Seigneur Jésus-Christ fit son entrée dans Jérusalem; il avait pour auxiliaire un dogue et un fort danois qui, semblables aux coursiers d'Hippolyte, marchaient l'œil morne et la tête baissée.
M. de Riberpré, sa famille et sa troupe qui venaient de donner quelques représentations dans les villages qui environnent Genève, rentraient en France, où ils espéraient faire une ample moisson de lauriers et de gros sous.
Fortuné suivait machinalement, depuis une heure environ, ce grotesque équipage, lorsque M. de Riberpré descendit de sa voiture qu'il avait fait arrêter sur la lisière d'une belle prairie bordée d'arbres vieux et touffus; il présenta la main à sa gracieuse épouse et à ses deux demoiselles; les artistes mâles et femelles qui composaient sa troupe n'eurent besoin de l'aide de personne pour suivre le mouvement, ils sautèrent lestement à terre et, après s'être modestement écartés, ils vinrent s'asseoir en rond près de leur directeur qui, après avoir donné à l'âne et à ses deux compagnons leur pitance quotidienne, leur servit un modeste repas, que l'appétit, cet assaisonnement qui donnait de la saveur à la sauce noire des Lacédémoniens, leur fit trouver délicieux.
Ce devoir accompli, et laissant à ses pensionnaires la liberté de s'ébattre dans la prairie, M. de Riberpré s'assit ainsi que sa femme et ses deux filles sur un petit monticule; madame de Riberpré étala un vieux torchon sur la verte pelouse, et l'une des demoiselles tira d'un cabas quelques provisions et deux bouteilles qui devaient servir au déjeuner de la famille.
Fortuné, dont l'estomac depuis la veille criait miséricorde, ressemblait beaucoup en ce moment au gastronome sans argent; ses regards suivaient les morceaux, et lorsqu'il les voyait disparaître, malgré lui un soupir s'échappait de sa poitrine.