M. de Riberpré remarqua enfin le pauvre diable, dont la mise délabrée et la mine piteuse indiquaient suffisamment l'état de complet dénûment.

Il donna l'ordre à une de ses demoiselles d'aller l'inviter à venir partager le dîner de la famille.

Cette jeune fille s'avança vers le pauvre Fortuné, non pas d'un air timide et tendre, mais d'un pas grave et majestueux.

Cette gracieuse créature, était ainsi que sa sœur, vêtue d'une robe de soie abricot, pailletée et ornée de galons rouges, et coiffée d'un turban de gaze verte.

—Voulez-vous, dit-elle, déjeuner avec nous; c'est de bon cœur que nous vous faisons cette offre, si elle ne vous déplaît pas, acceptez sans faire de façons.

Fortuné, après avoir remercié la jeune fille, se plaça près de madame de Riberpré, qui lui donna un énorme morceau de pain sur lequel elle avait étendu une espèce de hachis, qu'il trouva délicieux, quelques noix et deux verres de vin complétèrent ce repas, après lequel il se trouva un peu moins triste qu'il ne n'était lorsqu'il était à jeun.

M. de Riberpré était un homme de cinquante ans environ, que sa taille exiguë faisait paraître plus gros qu'il ne l'était en réalité. (Il n'avait pas plus de quatre pieds six pouces), ses cheveux et ses moustaches plus noirs que l'ébène, étaient aussi luisants qu'une botte vernie, toutes les couleurs de l'arc en ciel étaient représentées sur son visage dont l'expression, cependant, n'était pas désagréable, car elle annonçait une de ces bonnes et joyeuses créatures qui vivent au jour le jour, et qui se disent lorsque surviennent quelques événements fâcheux: cent écus de chagrin ne payent pas six francs de dettes[643].

Il était vêtu d'un habit vert à larges basques, d'une veste et d'une culotte de drap écarlate couvert de taches de diverses natures, ses bas, jadis blancs, étaient ornés de coins jaunes; il y avait à ses souliers de larges boucles de cuivre doré, il n'avait d'autre coiffure qu'une perruque à la conseillère, pour le moment accrochée à un des brancards de la charrette.

La physionomie et le costume de sa digne épouse, n'étaient ni moins originaux, ni moins luxueux. Si M. de Riberpré, gros et court, ressemblait à une outre, madame de Riberpré, en revanche, ressemblait à un manche à balais: les cheveux de cette dame étaient du plus beau rouge qui se puisse imaginer; sa peau peut-être avait été jadis de la plus éclatante blancheur, mais, à l'heure qu'il était, les nombreuses taches de son, dont elle était couverte, lui donnaient une teinte café au lait, qui désolait la bonne madame de Riberpré; du reste tous les contours de sa physionomie, ainsi que ceux de son corps, étaient roides et anguleux; elle était coiffée d'un feutre à la Henri IV, surmonté de deux plumes: l'une blanche, l'autre rouge, et vêtue d'une robe bleu de ciel, ornée de galons de cuivre argenté.

Nous ne dirons rien des deux demoiselles dont nous avons déjà décrit le costume, si ce n'est qu'elles étaient aussi jolies que peuvent l'être des jeunes filles qui passent presque toute leur vie sur les grandes routes, à la pluie, au soleil, et qui ne savent à quoi peuvent servir l'huile antique, le cold cream, la bandoline, la pâte d'amande et tous les autres cosmétiques dont nos jolies Parisiennes font une si prodigieuse consommation.