Lorsque Fortuné fut à peu près rassasié, il raconta sa triste histoire à M. de Riberpré.

Le digne saltimbanque l'écouta avec beaucoup d'attention et toute la famille versa des larmes au récit de ses malheurs.

—Et que comptez-vous faire maintenant? dit-il au pauvre diable après avoir interrogé du regard sa femme et ses deux filles, qui répondirent par un signe affirmatif.

—Je n'en sais vraiment rien, répondit Fortuné, j'espère trouver de l'ouvrage dans quelque ferme.

—Ecoutez, mon jeune ami, vous êtes, je le suppose, un honnête et laborieux garçon et je suis sûr que vous êtes aussi malheureux qu'il est possible de l'être; puisque vous ne savez ni où vous souperez ni où vous coucherez ce soir, et bien! restez avec nous: vous serez mon contrôleur, mon directeur de la scène et le régisseur général de ma troupe, vous ferez la manche[644], etc, etc... du reste quand il y en a pour vingt-trois, il y en a pour vingt-quatre.

M. de Riberpré, on le voit, ne ressemblait pas à la plupart des directeurs de théâtre; il ne séparait point ses intérêts de ceux de ses artistes, il rangeait sur la même ligne sa femme, ses deux filles, l'âne et les deux mâtins qui traînaient la charrette, et les seize chiens savants qui composaient le personnel de sa troupe.

Fortuné se garda bien de refuser une proposition aussi avantageuse que celle qui venait de lui être faite par M. de Riberpré; il répondit qu'il était excessivement flatté de la confiance qu'on voulait bien lui témoigner, et que M. le directeur pouvait compter sur son zèle et sur son empressement à le servir.

—C'est très-bien, jeune homme, lui dit avec beaucoup de majesté le digne saltimbanque; c'est très-bien, vous êtes, à partir de ce moment, un des membres de ma nombreuse famille; lorsque nous ferons bonne chère, vous ferez comme nous, lorsque nous serons forcés de danser devant le buffet, ce qui nous arrive quelquefois, il ne faut pas être trop triste; les mauvais jours sont presque toujours suivis de jours plus heureux.

En achevant ces mots, M. de Riberpré prit dans la petite charrette une bouteille de taille raisonnable, revêtue d'une chemise d'osier.

—Nous viderons, continua-t-il, cette vieille rouillarde[645], pour célébrer votre admission parmi nous.