Il donna à la bouteille une accolade fraternelle; puis il la remit à son épouse qui suivit son exemple.
La bouteille n'arriva à Fortuné qu'après avoir fait le tour du cercle; elle était presque vide.
L'eau-de-vie qu'elle contenait ayant mis les convives en belle humeur, le père, la mère et les deux filles, entonnèrent en chœur ce refrain d'une des plus jolies chansons de Béranger:
Les gueux, les gueux,
Sont des gens heureux.
Ils s'aiment entre eux;
Vivent les gueux.
Fortuné, auquel un excellent repas et quelques gorgées d'eau-de-vie avaient rendu toute sa gaieté, fit chorus avec eux.
Après quelques instants donnés à la gaieté, M. de Riberpré, ayant fait observer à sa famille qu'il était temps de se mettre en route si l'on voulait arriver avant la nuit au lieu où l'on devait la passer, chacun se leva, et au signal de leur directeur, les artistes épars dans la prairie, ayant sauté l'un après l'autre dans la charrette, la petite caravane se remit en route.
Fortuné resta assez longtemps avec M. de Riberpré, qui le traitait aussi bien que ses filles.
Le pauvre jeune homme s'acquittait avec intelligence de ses fonctions de contrôleur, de directeur de la scène et de régisseur général. Il prodiguait aux artistes qui composaient la troupe, des soins si affectueux que, tous, lui témoignaient la plus vive amitié.
La famille de M. de Riberpré avait parcouru le Dauphiné et presque toutes les contrées méridionales de la France; elle s'était même arrêtée plusieurs jours à Pourrières, pour donner quelques représentations au château, habité en ce moment par Salvador et Roman, (le malheureux fils d'Alexis de Pourrières, était bien loin de se douter que c'était devant la porte de la demeure de ses ancêtres qu'il faisait le métier de saltimbanque), et elle se disposait à quitter la Provence pour entrer dans le Lyonnais, lorsque la mort, qui n'épargne personne, frappa tout à coup son digne chef. Madame de Riberpré qui, quoique laide, sale et ridicule, était une excellente femme, et aimait infiniment l'homme avec lequel elle courait le monde depuis un si grand nombre d'années, tomba malade et mourut à l'hôpital de Montélimart.
Privés de leurs chefs, Fortuné et les deux jeunes filles, furent forcés de se séparer; la charrette, le vieil âne et les deux mâtins, furent donnés pour dix écus à un paysan Provençal, et après avoir fraternellement partagé, cette petite somme et donné aux artistes mâles et femelles, la liberté de chercher un nouvel engagement, les trois jeunes gens, qui avaient trouvé de l'emploi, se séparèrent après s'être mutuellement souhaité toute sorte de prospérités.