—Ah! si j'avais su, se dit-il, j'aurais de suite reconnu cette femme; j'aurais serré contre mon cœur le jeune Fortuné, qui attend sans doute, dans une pièce voisine, le moment d'entrer en scène, et tout aurait été dit; mais je me suis trop avancé pour retourner en arrière.
—Il est vrai, monsieur, dit-il au juge, lorsque je revins en France, après de nombreux voyages, j'appris que la femme à laquelle j'avais accordé ma confiance, s'en était montrée indigne, qu'elle n'avait pas fait donner à mon fils l'éducation qu'il devait recevoir, que contrairement à mes ordres elle lui avait laissé ignorer le nom qu'il devait porter un jour, et qu'enfin, forcée de quitter la ville de Genève, pour se soustraire aux justes poursuites des magistrats, elle avait abandonné mon malheureux fils. Ce sont les magistrats municipaux de la ville de Genève qui m'ont appris tout ce que je viens de vous dire.
Vous savez sans doute le reste: comment mon fils, ayant été injustement accusé du meurtre de l'homme bienfaisant qui avait pris soin de son enfance, fut forcé de quitter Genève.
Le magistrat fit un signe affirmatif.
—Je n'ai pas cessé, continua Salvador, de faire, pour découvrir les traces du pauvre Fortuné, tout ce qu'il était possible de faire. Dernièrement encore, une personne de mes amis était à Genève, et je la priai de tenter encore quelques démarches; voici ce qu'elle me répondit:
Salvador avait justement sur lui une des lettres que Servigny lui avait adressées de Genève; c'était celle par laquelle le mari de Laure lui apprenait que Fortuné, a sa sortie de Genève, s'était joint à la troupe d'acrobates et de chiens savants de M. de Riberpé; il la remit au magistrat, qui la lut avec beaucoup d'attention.
—C'est singulier, dit ce digne homme, s'il était permis d'ajouter foi aux discours de cette femme, je croirais que le jeune homme qui, d'après ce qu'elle lui a dit, prétend être votre fils, l'est en réalité; car, ils paraissent tous deux parfaitement instruits des particularités qui concernent la femme Moulin de Genève et le jeune Fortuné.
—Monsieur! n'est pas le marquis Alexis de Pourrières, répéta la femme Moulin.
—Taisez-vous, malheureuse, s'écria le juge; n'augmentez pas vos torts en soutenant avec acharnement une pareille absurdité, songez qu'une punition sévère!
—Monsieur! Monsieur! reprit la femme Moulin, ne me condamnez pas sans m'entendre; tout ceci est couvert d'un voile mystérieux, que vous parviendrez à déchirer avec l'aide de Dieu. Voici une lettre du marquis de Pourrières, que j'ai conservée par hasard, c'est déjà un commencement de preuve.