...Oh! destin voilà de tes coups, quitter un si bel hôtel, de si bonnes terres, de si magnifiques chevaux, c'est dur, mais qu'y faire?... La France, après tout, n'est pas le seul pays dans lequel il soit possible de vivre et de se procurer tout ce que je vais perdre, lorsque, comme moi, on possède tout ce qu'il faut pour réussir dans le monde, les dehors d'un homme distingué, de l'audace et une conscience peu scrupuleuse.

Salvador était un de ces hommes qui, dès qu'ils ont pris une détermination l'exécutent, qualité précieuse et qui n'est malheureusement possédée que par un très-petit nombre d'individus. Il sonna; son valet de chambre répondit de suite à cet appel.

—Vous allez de suite, dit-il, conduire Cerbère à mon pavillon de Choisy-le-Roi, ne le fatiguez pas surtout, je veux que demain, à la naissance du jour, il soit en état de se mettre en route.

Salvador, après avoir successivement donné à tous ceux de ses domestiques, dont la présence pouvait le gêner, des ordres qui devaient les tenir éloignés de l'hôtel pendant plus de temps qu'il ne lui en fallait pour l'exécution de ses projets, prit dans sa garde-robe un portemanteau de voyage, qui avait appartenu à Roman, dans lequel il put faire entrer toute l'argenterie de la maison et tous ses bijoux; ce soin pris, il passa chez sa femme.

Lucie, que le petit voyage qu'elle venait de faire avait extrêmement fatiguée, s'était mise au lit dès que Salvador était sorti de son appartement. Elle dormait profondément. Les derniers rayons du soleil, amortis par les rideaux de soie pourpre qui garnissaient les fenêtres de sa chambre à coucher, tombaient d'aplomb sur son joli visage, qu'il fallait chercher au milieu d'un flot de dentelles, ravissant tableau auquel Salvador ne daigna seulement pas accorder un regard, pressé qu'il était d'accomplir le dessein qui l'avait amené chez Lucie.

Il traversa la chambre à coucher, en marchant sur la pointe de ses pieds, et entra dans la petite pièce décorée et meublée comme celle qui existait naguère à l'hôtel de Neuville, et qui servait à Lucie de boudoir et de cabinet de travail.

Il s'arrêta devant un petit meuble dans lequel sa malheureuse femme avait l'habitude de renfermer ce qu'elle possédait de plus précieux, il était fermé, mais ce léger obstacle n'arrêta pas Salvador, qui avait eu le soin de se munir d'un petit trousseau de fausses clés.

Le petit meuble fut ouvert, il renfermait tous les bijoux de Lucie, une parure de rubis et d'opales, présent de madame de Villerbanne, une autre de perles, offerte par M. de Neuville, peu de temps avant son départ pour l'Algérie, un collier d'assez beaux diamants qui avait appartenu à sa mère, quelques belles émeraudes, un saphir monté en broche, deux beaux camées antiques formant bracelet, une petite montre, chef-d'œuvre inappréciable de Breguet, entourée de pierres précieuses de diverses couleurs.

Tous ces bijoux étaient renfermés dans plusieurs petites boîtes de maroquin. Salvador les mit pêle-mêle dans les diverses poches de son habit, puis il remit avec soin chaque boîte à sa place, et referma le meuble.

Lucie venait de s'éveiller lorsqu'il sortit de la pièce dans laquelle il venait de commettre ce vol, le plus infâme peut-être de tous ceux qu'il avait commis jusqu'à ce jour.