«Ma chère Eugénie,
»Si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise, l'une de vous se trouve malheureuse, qu'elle vienne frapper à ma porte, et pour me trouver prête à l'obliger, elle n'aura pas besoin de me rappeler ce qu'aujourd'hui elle vient de faire pour moi. Voilà, si j'ai bonne mémoire, ce que tu nous dis, à Laure et à moi, lorsque nous fûmes assez heureuses pour venir à ton aide. Je ne croyais pas alors que je serais bientôt obligée de te rappeler ta promesse.» (Lucie racontait ici ce qui venait de lui arriver, puis elle continuait en ces termes:)
«Maintenant que tu sais quels sont mes malheurs, il faut que je t'apprenne de quelle nature est le service que je réclame de ton amitié. Je vais quitter Paris pour n'y plus jamais revenir; je ne puis ni ne veux habiter une ville dans laquelle le nom que je porte sera dès demain publiquement déshonoré, et c'est près de toi que je me suis déterminée à me fixer. Je ne te demande pas si tu voudras bien me recevoir, je suis si sûre de ta réponse, que ma lettre ne me précédera que de quelques heures.
»A bientôt, ma chère Eugénie, je ne te dis rien pour M. de Bourgerel, que je verrai après-demain, et qui, j'en suis sûre, recevra avec empressement une malheureuse femme, qui n'aura d'autre tort à ses yeux que celui d'avoir quitté le nom de son ancien général pour prendre celui de:
»LUCIE DE POURRIÈRES.»
Lucie, après avoir écrit ces trois lettres, ouvrit le petit meuble devant lequel elle s'était placée, qui renfermait tout ce qui était nécessaire pour les cacheter, elle voulait se servir d'un cachet en malachite, garni d'or, qui portait seulement les initiales de sa famille, car le nom de Pourrières lui inspirait une horreur insurmontable; la boîte dans laquelle elle croyait trouver ce cachet, et qui devait contenir en outre plusieurs autres bijoux était vide; elle en ouvrit précipitamment plusieurs autres, vides de même! elle devina de suite que c'était son mari qui, pressé de se dérober par la fuite au danger qui le menaçait, et voulant sans doute augmenter ses ressources, avait enlevé tous ses bijoux.
Le rouge lui monta au visage.
—C'est infâme! s'écria-t-elle, et il me serrait la main au moment où il venait de commettre une aussi lâche action. Ah! que Dieu soit loué, continua-t-elle après quelques instants de réflexion, maintenant je méprise cet homme, je ne l'aimerai pas longtemps.
Elle ouvrit la lettre destinée à Laure et y ajouta le post-scriptum suivant:
«Je suis, ma chère Laure, un peu plus pauvre que je ne le croyais tout à l'heure: je viens de m'apercevoir que mon mari, avant de fuir, m'avait volé tous mes bijoux. Je les regrette sans doute, mes pauvres bijoux, et surtout un collier que je tenais de ma mère; mais ces regrets, si vifs qu'ils soient, ne m'empêchent pas de bénir le ciel qui vient de me donner la certitude que mon mari était un homme encore plus méprisable que la plupart des gens qui lui ressemblent, et qu'il jouait une infâme comédie, lorsqu'il cherchait à me faire croire qu'il m'aimait. Tu le sais, nous sommes toujours disposées à excuser les fautes, les crimes même de ceux qui nous aiment, tandis que c'est à peine si ceux que nous méprisons nous inspirait de la pitié.»