Après avoir cacheté les trois lettres que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs, Lucie prépara plusieurs caisses qu'elle envoya à la voiture de Senlis, ces caisses contenaient tout ce qu'elle désirait emporter avec elle à la campagne, ses habits, son linge, sa musique, ses livres et ses pinceaux, elle n'oublia pas un magnifique piano d'Erard, présent de monsieur de Neuville, qu'elle confia à un habile emballeur qui se chargea de le lui faire parvenir. Cela fait, elle congédia les domestiques qu'elle paya généreusement. (Pour remplir cette obligation, elle avait été forcée d'envoyer chercher de l'argent chez son notaire, maître Chardon, car Salvador n'avait pas laissé dans l'hôtel une seule pièce de cinq francs.) Elle garda seulement la plus jeune de ses femmes, qui paraissait l'aimer infiniment, et qui consentit avec joie à suivre sa bonne maîtresse dans la retraite isolée qu'elle venait de choisir pour résidence.
Le lendemain matin, Lucie, suivie de la femme de chambre qu'elle avait gardée, sortit de l'hôtel de Pourrières dans lequel elle ne voulait plus rentrer, pour se rendre chez maître Chardon, auquel elle laissa une procuration, avec la mission de défendre ses intérêts, mission dont cet estimable officier ministériel se chargea avec plaisir, et qu'il était tout à fait digne de remplir; après cette démarche, elle monta dans le coupé de la voiture de Senlis, et le même jour à la tombée de la nuit, elle arrivait à Saint-Léonard, village où était située la propriété habitée par Eugénie, madame de Saint-Preuil et Edmond de Bourgerel.
Eugénie et son mari avaient préparé, pour la recevoir, le logement le plus agréable de leur maison, dans ce logement, meublé avec une élégante simplicité, Eugénie avait disposé avec la plus touchante sollicitude, tous les objets que Lucie aimait, de belles et rares fleurs dans de magnifiques vases du Japon, de jolies aquarelles, quelques chinoiseries. Accompagnée d'Edmond, elle conduisit son amie dans cette charmante retraite.
—Tu ne seras pas trop mal ici, lui dit-elle, nous avons, du reste, arrangé tout aussi bien que cela nous a été possible.
—Et vous trouverez près de nous, madame, ajouta Edmond de Bourgerel, de bons et véritables amis qui chercheront sans cesse les moyens de vous faire oublier que c'est le malheur qui vous a conduite près d'eux.
—Mes bons amis, dit Lucie, qui prit à la fois les mains d'Eugénie et celles d'Edmond, qu'elle serra entre les siennes, mes bons amis, je suis vraiment touchée des preuves d'amitié que vous voulez bien me témoigner, mais ce n'est pas assez, il faut que vous ajoutiez encore un nouveau service à tous ceux que vous venez de me rendre.
—Parle, ma chère Lucie, parle, répondit Eugénie, sois sûre que nous ne sommes pas disposés à te refuser quelque chose.
Edmond joignit ses protestations à celles de sa femme.
—Ce qui vient de m'arriver, ajouta Lucie, est un rêve pénible que je veux tâcher d'oublier; car je veux vivre pour la malheureuse créature à laquelle je vais donner le jour, et qui n'aura, hélas, ici-bas, d'autre soutien que sa mère, mais cela me serait impossible, si je me rappelais sans cesse que ma destinée est unie à celle de l'homme dont je suis condamnée à porter le nom; voici donc ce que je réclame plus de la bonté de votre cœur que de votre obligeance, Laure, sa famille, et mon notaire, maître Chardon, sont les seules personnes au monde, qui connaissent quel est le lieu que j'ai choisi pour retraite, c'est à eux que seront remises toutes les lettres qui me seront adressées. M. Chardon a bien voulu se charger de me les envoyer ici. Eh bien! ces lettres, je veux que vous les lisiez avant de me les remettre, et que vous reteniez toutes celles dans lesquelles il serait question des derniers événements de ma vie, à moins qu'il ne soit absolument nécessaire de faire le contraire; si des événements nouveaux surgissent, M. de Bourgerel voudra bien, je l'espère, m'aider de ses conseils.
Eugénie et Edmond de Bourgerel, firent à Lucie la promesse qu'elle exigeait.