—Je suis si content du résultat de mon premier interrogatoire, lui dit-il, que je veux le célébrer par une petite fête; ayez donc la bonté de m'apporter quelques mets délicats, une bouteille de bon vin et du café, si cela est possible; vous demanderez de l'argent au greffe.

Le gardien, auquel la bonne mine et le costume élégant que Salvador conservait dans sa prison en imposaient, se hâta d'exécuter l'ordre qu'il venait de recevoir; Salvador, charmé de varier un peu l'uniformité de son ordinaire, mangea avec appétit une aile de chapon et quelques côtelettes à la Soubise; il but une bouteille de vieux mâcon et une demi-tasse d'excellent café, et la nuit étant venue, il se coucha et dormit paisiblement jusqu'au lendemain matin.

Le surlendemain, il fut de nouveau conduit dans le cabinet du juge d'instruction; le grand Louis et Charles la belle Cravate étaient déjà dans le cabinet du magistrat instructeur.

—Vos relations avec les individus qui fréquentaient la maison de la nommée Marie-Madeleine-Colette Comtois, dite Sans-Refus, dit le juge après la lecture de la formule d'ouverture du procès-verbal d'interrogatoire, sont maintenant un fait établi; non-seulement par le témoignage de madame de Pourrières, auquel nous accordons la plus grande confiance, mais encore par des preuves écrites que vous ne pouvez révoquer en doute, puisque c'est de vous qu'elles émanent.

Salvador fit une réponse affirmative dont le juge fit prendre note.

—Ainsi, vous convenez que, plusieurs fois, vous vous êtes rendu déguisé dans cette maison, et que vous avez pris part aux vols nombreux commis par ces hommes.

—Distinguons, monsieur. Je conviens, en effet, que je suis allé plusieurs fois déguisé dans la maison de la Sans-Refus, mais je nie positivement avoir jamais pris part aux méfaits dont sont accusés ces individus; des motifs que je ne puis, quant à présent, faire connaître à la justice, mais qui n'ont rien que d'honorables, exigeaient impérieusement ma présence dans cette maison; mais, je le répète, je n'ai pris part à aucun vol, je n'ai commis aucune mauvaise action, et je ne crains pas de le dire, il sera impossible de prouver le contraire de ce que j'avance.

—On aura, pour la déclaration que vous venez de faire, tels égards que de droit. Je dois cependant vous faire observer, que pour qu'il fût permis d'y ajouter foi, il faudrait que vous vous déterminassiez à faire connaître les motifs qui, à ce que vous prétendez, exigeaient votre présence dans la maison de la Sans-Refus.

—Ce que vous me demandez est impossible.

Le juge, après cet incident, interrogea Salvador sur les faits qui avaient précédé, accompagné et suivi la mort de Délicat, de Coco Desbraises et de Rolet le mauvais gueux; nos lecteurs se rappellent que les cadavres de ces trois misérables, après avoir été défigurés par le grand Louis, qui exerçait la profession de boucher avant d'avoir adopté celle de voleur, avaient été mis dans des futailles vides, lesquelles avaient été jetées dans la Seine; ils n'ont pas oublié non plus que Coco-Desbraises et Délicat, n'ayant rien trouvé à voler dans le pavillon de Choisy-le-Roi, où ils s'étaient introduits, ce dernier, malgré les représentations de son camarade qui lui faisait observer que ces objets pourraient les faire connaître, voulut absolument s'emparer d'une redingote et d'un pantalon oubliés dans une remise; ces vêtements appartenaient à un domestique de Salvador qui, lorsqu'il ne les retrouva plus à la place où il se rappelait les avoir laissés, alla faire au maire de Choisy-le-Roi la déclaration du vol commis à son préjudice; ce vol était d'une importance trop minime pour que l'on s'occupât d'en rechercher les auteurs; on se borna donc à prendre note de la déclaration.