Quelque temps après, les tonneaux qui contenaient les trois cadavres furent retirés de l'eau; la vue de ces cadavres couverts de nombreuses blessures et horriblement mutilés, excita une horreur générale, et la police fit tout ce qu'elle put d'abord pour savoir quelles étaient les victimes et ensuite pour découvrir les assassins.

Les vêtements des victimes furent examinés avec le plus grand soin; il fut reconnu que ceux dont étaient couverts deux des cadavres étaient de ces objets de confection qui se vendent chez tous les fripiers et qui ont le même cachet, de sorte qu'il est à peu près impossible de deviner le lieu d'où ils sortent; on remarqua seulement le pantalon et la redingote que portaient le troisième; ces vêtements encore en assez bon état, étaient assez bien faits; et les boutons du pantalon portaient l'adresse du tailleur qui l'avait fourni; on fit venir cet homme, auquel on présenta ce vêtement qu'il reconnut de suite, et il indiqua la personne à laquelle il l'avait vendu; cette personne était le domestique de Salvador, qui avait, peu de temps auparavant, fait à la mairie de Choisy-le-Roi la déclaration du vol commis à son préjudice; comme la redingote et le pantalon étaient beaucoup trop grands pour Délicat, il était probable qu'ils ne les avait pas achetés; de là à conclure que l'homme dont on venait de trouver le cadavre était l'auteur du vol commis à Choisy-le-Roi, il n'y avait pas loin: c'est ce que l'on fit. Cette affaire, à part cette découverte qui n'apprenait rien de ce qu'il eût été nécessaire de savoir, resta pour la police une énigme dont les révélations du grand Louis et de Charles la belle Cravate lui donnèrent plus tard le mot.

—Ce que je viens de vous apprendre, dit le juge à Salvador après lui avoir fait connaître les faits que nous venons de rapporter, explique l'intérêt que vous aviez à vous défaire de ces trois hommes; vous ne pouviez laisser vivre des individus qui avaient découvert quelle était la position que vous occupiez dans le monde, qui voulaient vous mettre à contribution, et qui, s'il faut en croire les déclarations des révélateurs, manifestaient hautement l'intention de vous faire connaître à la justice si vous refusiez de satisfaire à leurs exigences.

Salvador, aux interpellations si précises du juge, ne pouvait opposer que des dénégations qui, il ne le sentait que trop bien, ne pouvaient pas détruire des présomptions aussi fortes que celles qui s'élevaient contre lui; il était effrayé de la multitude de circonstances imprévues dont la Providence paraissait n'avoir permis la réunion que pour le perdre.

—Vous avez déclaré dans votre précédent interrogatoire, continua le juge, après avoir accordé à Salvador, qui les avait demandés, quelques instants pour se remettre, que vous connaissiez très-particulièrement la marquise de Roselly, vous avez même ajouté que tout Paris savait que vous étiez lié avec cette dame.

—Où veut-il en venir? se dit Salvador; est-ce que par hasard Silvia, négligeant l'avis que je lui ai fait remettre, se serait laissé arrêter, et, s'il en est ainsi, est-elle assez niaise pour s'être déterminée à faire des révélations; ou bien est-ce le vicomte de Lussan?... allons donc! ni Silvia ni de Lussan ne sont capables de cela.

—Répondez à la question que je viens de vous adresser, dit le juge; connaissez-vous la marquise de Roselly?

—Oui, monsieur.

—A quelle époque et en quel lieu avez-vous fait la connaissance de cette dame?

—Je connais depuis plus de trois ans madame la marquise de Roselly; c'est à Lyon que je la vis pour la première fois.