Ainsi que l'avait dit Ronquetti, les jalons qu'il indiquait en firent découvrir d'autres qui amenèrent enfin la découverte de la vérité.

On chercha d'abord la femme qui avait loué au comte de Courtivon l'appartement meublé de la rue Joubert; cette femme, que l'on découvrit sans peine, se rappela de suite un locataire qui avait disparu de chez elle, en lui laissant tous ses effets, bien qu'il ne lui dût rien; elle n'avait pas fait à la police la déclaration de la disparition de ce locataire, parce que n'étant pas, à l'époque où il habitait chez elle, autorisée à loger en garni, elle avait craint d'être mise à l'amende. Elle répondit aux justes reproches qui lui furent adressés, qu'elle était une honnête femme, qu'elle n'avait jamais eu la pensée de s'approprier les effets laissés chez elle par le comte de Courtivon, effets qu'elle avait conservés avec le plus grand soin et qu'elle était en mesure de représenter; on lui donna l'ordre, qu'elle s'empressa d'exécuter, d'apporter ces effets, qui furent soumis à une visite rigoureuse. Dans la poche d'un gilet de piqué blanc, souillé de plusieurs taches de vin, ce qui fit présumer que ce gilet pouvait bien être celui qu'Alexis de Pourrières portait le jour où eut lieu, chez Lemardelay, le fameux banquet dont, grâce à Ronquetti, on connaissait tous les détails, on trouva une carte de visite au nom du comte de Courtivon, sur le dos de laquelle il avait écrit ces mots: rue Notre-Dame-des-Victoires, hôtel des Pays-Bas, Casimir de Feuillade, chambre numéro 20; cette carte et les divers effets qui avaient appartenu au comte de Courtivon, furent saisis pour servir, si cela devenait nécessaire, de pièces à conviction.

En sortant de la rue Joubert on se rendit rue Notre-Dame-des-Victoires à l'hôtel des Pays-Bas; de l'inspection du livre de police de cet hôtel, tenu par hasard avec beaucoup d'ordre, il résulta la preuve qu'à une époque qui coïncidait avec celle de la disparition du comte de Courtivon, deux individus qui se faisaient appeler messieurs de Feuillade, y avaient logé un peu plus de quinze jours et qu'ils occupaient ensemble la chambre nº 20.

Le maître de l'hôtel des Pays-Bas, doué à ce qu'il paraît d'une excellente mémoire, traça de ces deux individus qu'il avait remarqués parce qu'ils étaient ses compatriotes, un portrait qui ne pouvait s'appliquer qu'à Salvador et à Roman.

On montra à cet homme le masque en cire de Roman, il le reconnut sans hésiter un seul instant.

—La physionomie sur laquelle on a moulé ce masque, dit-il, appartenait au plus âgé des deux messieurs de Feuillade.

Voulant rendre l'épreuve plus décisive, on le manda au palais de justice un jour où Salvador était mené à l'instruction avec plusieurs autres détenus, il le reconnut parmi les individus dont il était entouré, il fit seulement observer qu'il ne comprenait pas comment de blond qu'il était, il était devenu aussi brun.

Ce maître d'hôtel garni était devenu pour l'accusation un témoin précieux; on le pria de rassembler ses souvenirs et de rendre compte à la justice de tous les faits concernant les deux individus qui avaient logé chez lui, qui pourraient lui revenir à la mémoire: d'abord il ne se rappela rien, la conduite de ses deux locataires avait été, pendant le peu de temps qu'ils étaient restés chez lui, à peu près semblable à celle de tout le monde, ils sortaient le matin et rentraient le soir, cependant après avoir longtemps cherché, il se souvint qu'un matin le plus âgé avait donné l'ordre à un des garçons de l'hôtel, d'aller lui chercher un cabriolet de place et que ce cabriolet, après l'avoir pris à l'hôtel, l'avait conduit chez un marchand de couleurs voisin.

Ce marchand de couleurs interrogé à son tour, déclara qu'il se rappelait parfaitement qu'un individu, à peu près semblable d'aspect à celui qu'on lui dépeignait, était venu chez lui vers l'époque indiquée, et qu'il lui avait acheté plusieurs litres d'essence de térébenthine, contenus dans une de ces grosses cruches de grès auxquelles on a donné le nom de dame-jeanne; il avait fait transporter cette cruche et ce qu'elle contenait dans son cabriolet, puis il était parti: le marchand de couleurs n'en savait pas davantage.

Quel besoin un homme qui paraissait n'habiter Paris que momentanément, pouvait-il avoir d'une quantité aussi considérable d'essence de térébenthine que celle qui avait été achetée par Roman? cette acquisition cachait peut-être un mystère qu'il était de l'intérêt de la justice de pénétrer? on voulut être fixé sur ce point et le chef de la police fut chargé de trouver le cocher du cabriolet qui avait pris Roman à l'hôtel des Pays-Bas, pour le mener chez le marchand de couleurs; le cocher fut retrouvé, il répondit aux questions qui lui furent adressées, qu'il avait conduit l'homme qui avait acheté chez un marchand de couleurs de la rue Notre-Dame des Victoires, une grosse cruche pleine d'un liquide dont il ne pouvait dire le nom, jusqu'à la grille du parc du Raincy, qu'arrivé là, cet homme avait pris sa cruche et l'avait quitté après l'avoir généreusement payé.