Cette dernière déclaration fut pour le chef de la police de sûreté, auquel elle fut communiquée, un véritable trait de lumière; il se rappela qu'à une époque qui coïncidait avec celle de la disparition du comte de Courtivon, qui n'était autre, il n'était plus permis d'en douter, que le marquis Alexis de Pourrières, (les lettres adressées à Alexis sous ce nom que l'on avait saisies chez Salvador, qui les conservait précieusement, par la raison toute simple qu'elles devaient servir à constater son identité, si par hasard elle était contestée, ne laissaient du reste aucun doute à cet égard); on avait découvert dans la partie la plus isolée du parc du Raincy, sous un amas de branchages et de feuilles sèches, les restes informes d'un cadavre dont les ossements étaient entièrement calcinés.
Il se fit représenter les rapports auxquels avait donné lieu cette singulière découverte, les hommes de l'art qui avaient été chargés de constater l'état dans lequel se trouvait le cadavre, après avoir déclaré qu'il était tout à fait méconnaissable, prétendaient que le feu avait été alimenté: soit par des essences, soit par d'autres matières inflammables, et en effet l'état des lieux justifiait leurs allégations, lee feuillage des arbres environnant à demi brûlé prouvait que le feu avait été très-considérable.
Cette découverte avait provoqué de la part de la police des recherches nombreuses qui demeurèrent sans résultats; on ne put jamais savoir si un crime avait été commis, ou si l'on ne devait déplorer qu'un suicide accompagné de circonstances extraordinaires; cependant dans la prévision que le hasard pourrait peut-être plus tard fournir de nouveaux indices, on avait, après avoir fait donner la sépulture aux tristes restes du cadavre, recueilli avec soin tous les objets qui avaient résisté à l'action du feu; parmi ces objets que l'on avait conservé avec soin, se trouvait une petite clé destinée, selon toute apparence, à ouvrir un meuble de forme moderne; la forme de cette clé était assez remarquable, pour qu'elle fût facilement reconnue; elle était forée, à trèfle, l'entrée et la tige étaient en acier, l'anneau, ciselé avec assez de soin, était en cuivre.
On retourna chez la vieille dame de la rue Joubert qui avait logé le comte de Courtivon pendant son séjour à Paris, on lui demanda si les meubles qui garnissaient l'appartement qu'il avait occupé, étaient toujours les mêmes, elle répondit affirmativement. La clé trouvée parmi les débris humains du parc du Raincy, fut essayée et il se trouva qu'elle ouvrait une commode pour laquelle la vieille dame se rappela qu'elle avait été forcée d'en faire fabriquer une peu de temps après la disparition de son locataire.
Il n'était plus douteux que Salvador et Roman, liés avec l'infortuné Alexis de Pourrières, l'avaient sous un prétexte quelconque, entraîné dans le parc du Raincy, où ils l'avaient assassiné, et qu'ensuite ils s'étaient, à l'aide de ses clés que sans doute ils avaient prises, puisqu'on ne les avait pas retrouvées, introduits dans son domicile pour s'emparer de ses papiers, ce qu'ils avaient pu faire sans être remarqués, grâce à la disposition des lieux; nos lecteurs n'ont pas oublié que la maison dans laquelle habitait Alexis de Pourrières, était composée de deux corps de logis, l'un sur la rue, l'autre sur un jardin qui les séparait, que l'appartement du marquis était situé au troisième étage du premier, et la loge du concierge à l'entre sol du second.
Avant d'être reconduit dans sa cellule, Salvador fut confronté avec le maître de l'hôtel des Pays-Bas, qui le reconnut parfaitement pour être le même individu qui avait logé chez lui à une époque indiquée par son livre de police, sous le nom de Casimir de Feuillade, il fit seulement remarquer de nouveau que ses cheveux, de blonds qu'ils étaient, étaient devenus noirs.
—En effet, fit observer le chef de la police, tous les témoins s'accordent à dire que le forçat Salvador avait les cheveux blonds, et comme suivant nous, il est maintenant établi que l'homme qui persiste à conserver le nom du marquis Alexis de Pourrières, n'est autre que cet individu, nous croyons que la couleur de ses cheveux pourrait bien n'être due qu'aux prodiges récents de la chimie, ne serait-il pas possible de s'en assurer?
—Très-possible, répondit le juge, nous avons fait venir devant nous, pour que cela fût fait, un très-habile chimiste; approchez, M. Arnault, examinez les cheveux de l'accusé, et dites-nous si c'est à l'art ou à la nature qu'ils doivent leur couleur.
—Le chimiste s'approcha de Salvador: Je n'ai pas besoin, dit-il, d'examiner les cheveux de l'accusé pour m'apercevoir qu'ils ont été teints, vous pouvez voir comme moi qu'ils sont blonds à leur naissance, parce que sans doute l'accusé depuis qu'il est détenu n'a pu pratiquer une opération qui demande à être renouvelée au fur et à mesure de la croissance des cheveux.
Le fait dénoncé par le chimiste fut constaté par un procès-verbal.