Le juge fit ensuite avancer Paolo: Regardez bien l'accusé, lui dit-il, figurez-vous que ses cheveux sont blonds au lieu d'être noirs, et dites-nous si vous le reconnaissez?

—Parfaitement, monsieur, répondit le bon domestique, je regrette beaucoup d'être forcé d'accuser le mari de mon excellente maîtresse, mais je dois la vérité à la justice. Monsieur est bien la personne qui fut connue à Turin sous le nom du vicomte de Létang; c'est monsieur qui m'a frappé d'un coup de poignard dont la marque est encore visible sur ma poitrine, parce que je voulais l'arrêter au moment où il venait de commettre une tentative de vol chez M. Carmagnola, que je servais à cette époque; je dois ajouter que monsieur était accompagné d'un homme plus âgé que lui, que l'on croyait son précepteur, qui se faisait appeler M. Duchemin et qui ressemblait beaucoup au masque de cire que vous venez de montrer au maître de l'hôtel des Pays-Bas, mais comme je n'ai pas vu ce dernier aussi souvent que M. le vicomte de Létang, je ne suis pas, à son égard, aussi sûr de ma mémoire.

—Vous le voyez, dit le juge à Salvador, lorsque Paolo eut achevé sa déposition; l'accusation possède à l'heure qu'il est plus d'éléments qu'il ne lui en faut pour vous confondre, vous ne devez donc pas avoir conservé l'espoir d'échapper à la justice des hommes; mais ne croyez-vous pas qu'un aveu sincère de tous les crimes que vous avez commis, aveu qui rendrait plus facile l'accomplissement de la tâche imposée aux magistrats, serait le meilleur moyen de fléchir celle de Dieu.

—J'apprécie, monsieur, l'excellente intention qui vous engage à m'adresser un semblable discours, et je vous remercie beaucoup de ce que vous voulez bien m'engager à penser à mon salut, dont je vous l'avoue, je n'ai pas en ce moment l'envie de m'occuper, car je ne me crois pas en aussi grand danger que vous le pensez; je suis innocent, monsieur, et j'ai l'espérance que mes juges, malgré les nombreuses présomptions qui s'élèvent contre moi, me rendront la justice qui m'est due: du reste, je dois vous prévenir que ne trouvant pas près de vous l'impartialité qui doit, en toute occasion, caractériser un magistrat instructeur, j'ai pris la résolution de ne plus répondre aux questions qu'il vous plaira de m'adresser.

Le juge ne crut pas devoir prendre la peine de répondre à la protestation de Salvador, dont cependant il fit prendre note. Cet homme souillé d'une multitude de crimes, commis tous dans le but d'assouvir une cupidité insatiable, et accompagnés de circonstances qui décelaient la cruauté la plus froide, lui inspirait à la fois trop de dégoût et trop de mépris, pour qu'il attachât une importance quelconque à l'accusation qu'il venait de formuler contre lui.

Il donna l'ordre de le reconduire dans sa cellule, charmé de ne plus avoir à s'en occuper que pour rédiger le rapport qui devait être soumis à la chambre des mises en accusation.

Peu de temps après Salvador et le vicomte de Lussan comparaissaient devant la cour d'assises de la Seine.

L'acte d'accusation rappelait tous les crimes commis par ces misérables; d'abord ceux commis de complicité par Salvador et Roman.

La tentative de vol commise à Turin chez le banquier Carmagnola, à une époque où Salvador se faisait appeler le vicomte de Létang, suivie d'une tentative de meurtre sur la personne de Paolo.

L'assassinat du brigadier de la gendarmerie du Beausset, à la suite de l'évasion du bagne de Toulon.