Il y avait loin de la rue Saint Dominique-d'Enfer à celle Tronchet, où demeurait la danseuse Coralie; cependant de Lussan et Salvador, aiguillonnés par la faim, le froid et le désespoir, se mirent courageusement en route.
Onze heures venaient de sonner, la nuit était sombre: les deux aventuriers, qui cherchaient à éviter la rencontre des patrouilles, marchaient silencieusement dans l'ombre. Arrivés dans une petite rue voisine du pont Saint-Michel, des clameurs, proférées par une multitude de voix vinrent tout à coup frapper leurs oreilles.
—Arrêtez! arrêtez! au voleur! à l'assassin!...
Et la rue fut envahie par plusieurs hommes qui poursuivaient un individu qui, grâce à des jarrets d'acier, gagnait à chaque instant un espace de terrain considérable.
Pour éviter la rencontre des poursuivants, parmi lesquels pouvaient fort bien se trouver quelques suppôts de dame police, Salvador et de Lussan se jetèrent brusquement dans la rue Poupée. Ils n'avaient pas fait vingt pas dans cette rue, qu'un homme tomba pour ainsi dire entre leurs bras.
—Laissez-moi passer, leur dit-il, je suis un malheureux déserteur.
Salvador et de Lussan reconnurent de suite Vernier les bas bleus. Les divers crochets qu'il venait de faire avaient fait perdre ses traces à ceux qui le poursuivaient, et il croyait avoir fait naufrage au port lorsqu'à son tour il reconnut les deux aventuriers.
—Rupin, le grand Richard, s'écria-t-il, il paraît alors que ce ne sera pas pour samedi?
—Nous l'espérons bien, dit de Lussan, si surtout tu veux nous procurer de quoi souper et un asile pour cette nuit.
—Je puis vous conduire chez moi, répondit Vernier les bas bleus, le local n'est pas beau, mais tel qu'il est je vous l'offre et de bon cœur. Vous m'avez fait gagner de l'argent lorsque vous étiez rupins, il est bien juste que je fasse aujourd'hui quelque chose pour vous.