Lorsque l'on a faim et froid, lorsqu'on n'a pas un lieu pour se reposer, on saisit, sans hésiter, la première branche qui se présente. Aussi Salvador et de Lussan s'empressèrent-ils d'accepter l'offre de Vernier les bas bleus; ils n'avaient d'ailleurs rien à craindre de cet homme dont la position n'était guère meilleure que la leur, puisque, condamné par contumace aux travaux forcés à perpétuité, il ne pouvait faire une démarche pour les livrer sans compromettre sa propre liberté.

Vernier les bas bleus occupait, dans une maison délabrée et sans portier de la rue du Four-Saint-Hilaire, un galetas situé au septième étage, meublé d'un lit sur lequel se carraient les deux plus minces matelas et quelques vieilles couvertures; d'une table boiteuse, d'un bas de buffet, de deux chaises dépaillées, et éclairé seulement par un châssis à tabatière.

—Voilà le gîte, dit-il à ses hôtes en les introduisant dans cet affreux grenier; il n'est pas beau, mais il est sûr.

—C'est tout ce qu'il nous faut pour aujourd'hui, répondit de Lussan; demain il fera jour, et, s'il plaît à Dieu, nous trouverons bien les moyens de nous en procurer un meilleur.

—Ah ça! vous qui n'avez probablement dans le bauge[870] que la mouise[871] de Tunebée[872], vous devez canner la pégrenne[873].

—Nous mangerions très-volontiers un morceau, répondit Salvador. N'est-il pas vrai vicomte?

De Lussan, qui s'était jeté sur le lit, fit un signe affirmatif.

—Je vais alors, dit Vernier les bas bleus, chercher deux doubles cholettes de picton[874], du tarton savonné[875] et un jambonneau, ça vous va-t-il?

—Allez, mon cher, achetez ce que vous voudrez, nous saurons, si Dieu nous prête vie, reconnaître plus tard ce que vous faites aujourd'hui pour nous; mais si vous voulez que votre hospitalité me soit agréable, ne me parlez plus argot. A quoi bon se servir d'un langage bas et ignoble que tout le monde comprend maintenant?

—On vous obéira; j'ai trop envie d'être de mèche[876]...