Quoi qu'il en soit, le vicomte avait pour confesseur un vénérable prêtre, attaché à l'église de Saint-Roch, et il avait tellement eu l'art de s'insinuer dans sa confiance, que très-souvent ce digne ecclésiastique l'invitait à dîner.
Lorsqu'il fut arrêté, rue de Varennes, à quelques pas de son domicile, le vicomte était sorti de chez lui pour se rendre chez ce prêtre que, depuis quelque temps, il visitait très-souvent.
Le récit des faits qui suivent apprendra à nos lecteurs quel était le but de ces visites.
Un jour, tandis que le vicomte et le bon prêtre étaient à table, tête à tête, on annonça à M. l'abbé la visite d'une vieille femme presque aveugle, dont la figure était cachée par un ample voile vert. Elle venait remettre, à ce dernier, une petite somme d'argent pour faire dire des messes et un anniversaire pour les trépassés. L'abbé voulait se lever pour aller recevoir la pieuse bonne femme dans une autre pièce; mais Lussan lui dit de ne pas se gêner pour lui et, même, le pria de la faire entrer. Le domestique l'ayant introduite, elle remit au vicaire une somme de quatre-vingts francs. Lussan, en observateur curieux et avide de tirer parti de tout, remarqua que cette femme était fort âgée, couverte de vêtements sordides et dégoûtants; elle portait un de ces chapeaux ballons d'une forme tout à fait mirobolante, de couleur jadis noire, mais aujourd'hui fauve et rougeâtre, qui, accompagné d'un immense garde-vue en taffetas vert, produisait cet ensemble drôlatique qui caractérise les tireuses de cartes de bas étage. Enfin, toute la mise de la vieille dévote annonçait la plus grande misère; et, pour comble, elle avait bien de la peine à se conduire, tant sa vue paraissait faible et obtuse.
Lorsqu'elle fut sortie, le vicomte fit part au bon vicaire de toutes ses remarques, et lui témoigna l'étonnement où il était de voir donner quatre-vingts francs par une femme dont le costume accusait un si complet dénûment. Celui-ci lui répondit qu'il ne fallait pas toujours s'en rapporter aux apparences, et que loin que cette bonne femme fût dans la misère, elle était au contraire riche et même fort riche; qu'elle faisait beaucoup de bien aux pauvres de la paroisse; en un mot, qu'il était à regretter que les gens de sa sorte fussent en aussi petit nombre.
—S'il en est ainsi, dit de Lussan, vous conviendrez, mon cher abbé, que c'est bien le cas de dire où la fortune va-t-elle se nicher! car la bonne femme est d'un aspect bien dégoûtant. Pour moi, il me semble que l'amour de Dieu et du prochain, la dévotion, la charité même, n'excluent pas la propreté; et, je vous l'avoue franchement, j'ai peine à croire à la fortune de cette femme, cela me paraît inconciliable avec l'état de délabrement où elle est. Je crois plutôt qu'elle n'est que l'instrument de personnes pieuses qui veulent rester inconnues, et qui, en récompense des petits services qu'elle leur rend, lui procurent des moyens d'existence.
—Vous êtes dans l'erreur M. le vicomte, répondit le vicaire; elle est riche, et quand je parle ainsi, c'est que je le sais. Je puis même d'autant mieux vous l'assurer que j'ai vu, ce qui s'appelle de mes propres yeux, vu, tout ce qui compose sa fortune, dans les circonstances que je vais vous citer:
Il n'y a pas plus de deux mois que cette femme vint pour la première fois me charger de dire quelques messes pour le repos de l'âme de ses père et mère, décédés il y a longtemps; elle me remit, en outre, quarante francs pour les indigents et autant pour l'église. Ses visites se renouvelèrent plusieurs fois et toujours elle se montrait aussi généreuse. Je ne pouvais comprendre d'où, ni comment, lui venaient les sommes dont elle disposait, tant sa misère apparente faisait contraste avec ses œuvres de charité; mais je ne tardai pas à être au fait de cette espèce de mystère.
Il y a de cela quinze jours au plus, elle vint me prier de vouloir bien passer chez elle pour me faire une confidence importante, confidence que, disait-elle, elle ne pouvait me faire ailleurs que dans son appartement. Je vous avoue que cette invitation me parut si extraordinaire de sa part, que pendant trois ou quatre jours j'hésitai à m'y rendre; mais enfin, après y avoir bien réfléchi, je crus devoir lui donner cette satisfaction.
Arrivé à sa demeure, l'aspect ridicule du concierge, ses questions insolites, et ensuite celles non moins extraordinaires de son épouse, firent naître en moi de singulières idées. Quoi qu'il en soit, après avoir subi un interrogatoire en règle, je fus conduit par le cerbère femelle, chez la dame au voile vert. Après avoir frappé d'une certaine manière, un guichet s'ouvrit, je déclinai mon nom: