—Ah! c'est vous, M. le vicaire, me dit la vieille, entrez, je vous prie.
Alors elle ouvrit deux serrures fermées à plusieurs tours; puis, lorsque je fus entré, elle les refermera avec un soin et une précaution qui piquèrent vivement ma curiosité, sans toutefois que j'en éprouvasse la moindre crainte. Je fus alors introduit dans un rez-de-chaussée, composé de plusieurs pièces en désordre, et aussi malpropres que la maîtresse de la maison. La dame, après s'être excusée sur son grand âge et ses infirmités, de me recevoir si peu convenablement, prit la parole en ces termes:
—M. le vicaire, vous êtes un homme en qui j'ai la plus grande confiance, et je vais immédiatement vous en donner la preuve: Je suis vieille et assez riche; je possède en or, argent, billets de banque et bijoux, environ deux cent mille francs; j'ai, en outre, une rente de cinq mille francs au porteur, inscrite sur le grand livre. Je n'ai sur la terre qu'une seule personne qui me touche par les liens du sang, c'est ma fille; mais depuis longtemps je n'ai entendu parler d'elle, j'ignore absolument sa destinée. Elle exceptée, je n'ai ni parents, et il faut bien le dire, ni amis. Dieu peut d'un instant à l'autre me rappeler à lui, et toutes mes richesses seraient à peu près perdues si je venais à mourir sans indiquer l'endroit où elles sont renfermées. Je ne puis mieux m'adresser qu'à vous, M. le vicaire, pour révéler un secret de cette nature. Je vais donc indiquer où tous ces objets sont cachés, et je vous autorise, après ma mort, à en disposer du mieux que vous l'entendrez, sauf la réserve que je vous ferai connaître tout à l'heure. Voici un écrit cacheté qui renferme à cet égard mes volontés formelles; veuillez vous en constituer le dépositaire pour ne l'ouvrir qu'après ma mort.
Surpris de ce langage, et n'ayant jamais voulu m'immiscer dans les affaires mondaines, que je connais fort peu, je voulus en décliner un si rare témoignage de confiance; la vieille dame ne voulut accepter aucune excuse; elle pria, pressa avec tant d'instances, qu'enfin j'acceptai. Alors elle m'engagea à passer dans sa chambre à coucher, et, après avoir tiré son lit hors de l'alcôve, elle leva une tapisserie et me fit voir une petite porte artistement pratiquée dans le mur. Elle l'ouvrit, et retira de cette cachette une jolie boîte en ébène, garnie en argent ciselé, portant des armoiries et une couronne ducale. Cette boîte contenait de l'or en grande quantité, des billets de banque, des diamants, et des inscriptions de rentes au porteur. Bref, je pus me convaincre qu'elle renfermait au moins trois cents mille francs en valeurs réelles.
—Voilà tout ce que je possède, dit la vieille. Si la personne nommée dans mon testament existe encore, poursuivit-elle, et que par sa conduite elle soit digne de mes bienfaits, vous partagerez ma succession avec elle. Dans le cas contraire, tout est à vous pour en faire de bonnes œuvres. Telle est, ô digne et respectable ministre du Seigneur, ma dernière volonté; que celle de Dieu soit faite en toutes choses!
Quelques observations que je fisse de nouveau pour la détourner du dessein où elle était à mon égard, elle ne voulut rien entendre, et, après avoir replacé la cassette dans l'armoire pratiquée dans le mur, elle en referma la porte, et exigea encore une fois que je lui promisse d'exécuter ponctuellement ses intentions. En considération du bien qui pouvait en résulter pour les pauvres, je crus devoir m'y engager non-seulement sans restriction, mais encore de manière à mériter l'approbation du monde et de mes supérieurs. Du reste, vous me connaissez assez, M. le vicomte, pour être convaincu que je m'acquitterai avec zèle et exactitude de ce mandat important.
Maintenant, s'il m'est permis de vous dire mon opinion sur cette femme, je pense que son intention est de réparer après sa mort les torts d'une vie passée dans le désordre et peut-être même dans le crime. Ce qui me le fait croire, c'est que son langage, qui n'est pas très-pur, est celui d'une femme du peuple, que le manque d'éducation n'a pas dû rendre difficile sur les moyens de faire fortune.
Il est encore une autre raison qui donne à l'opinion que je viens d'exprimer une certaine force, et cette raison la voici:
Je dois croire sincère la dévotion de cette femme, ses bonnes œuvres en sont un témoignage suffisant; eh bien! quoiqu'elle écoute avec beaucoup de recueillement les exhortations religieuses que j'ai cru devoir lui adresser, bien qu'elle assiste à tous les offices, elle n'a pas encore voulu se confesser.
—Je ne suis pas encore prête, a-t-elle dit lorsque je l'ai engagée à s'approcher du tribunal de la pénitence; plus tard, monsieur l'abbé, je n'ose pas encore vous révéler les fautes nombreuses, les crimes mêmes de ma vie passée, mais je me repens, soyez-en sûr.