—Elle a donc de la fortune, la dame au voile vert? ajouta de Lussan.
—A cet égard, je n'ai point de réponse à faire à M. le marquis, dit madame Fleurus. Je ne me suis jamais permis d'adresser à cette dame la moindre question sur sa position, parce que les affaires de nos locataires ne me regardent pas, et M. le marquis est trop bien élevé pour provoquer une indiscrétion.
—Vous vous méprenez sur le but de ma question, répondit le vicomte un peu piqué; je n'ai nul motif d'être curieux de ces sortes de choses, et si je vous ai demandé si cette dame avait de la fortune, c'est tout machinalement, et surtout sans l'intention de vous faire manquer à vos devoirs.
Le vicomte vit bien qu'il n'y avait rien à espérer, ni de cette vieille caricature, ni de son imbécile de mari: d'ailleurs il suffisait de les voir un instant pour être persuadé que, pour que la vieille eût conservé son bon sens, jamais elle n'aurait choisi de pareils confidents. Il prit donc le parti de laisser croire qu'il n'avait éprouvé aucune contrariété de la manière dont la précieuse concierge lui avait fermé la bouche, et, quoique peu satisfait du résultat de son enquête, il en savait du moins assez pour dresser d'autres batteries qui le missent à même de venir à bout de ses desseins. Il se retira donc en comblant les Fleurus de politesses et de salutations.
Nous connaissons trop de Lussan comme homme de résolution pour croire qu'il se rebute devant les obstacles, et qu'il se tienne pour battu par la puissance d'inertie des Fleurus. Il éprouva bien quelques regrets d'avoir si mal réussi d'abord auprès de ces cerbères; mais l'espoir d'être plus heureux une autre fois releva son courage. Deux cent mille francs en or, argent, diamants, en billets de banque, cent mille francs, en rentes au porteur. Quelle immense proie! se disait-il; la laisserai-je donc échapper? Vrai supplice de Tantale, j'y touche, je ne puis... mais non, dussé-je y périr, il faut absolument que j'en vienne à bout!
On pense bien que dès le jour même de l'entretien qu'il avait eu avec le vicaire de Saint-Roch, et par suite duquel il avait été instruit de tout ce qui se rattachait à la dame au voile vert, de Lussan n'avait pas manqué d'en rendre compte à son ami Salvador. Tous deux s'étaient ingéniés à qui mieux mieux pour mettre la vigilance des Fleurus en défaut; mais la bêtise du mari, plus redoutable encore que l'esprit et l'astuce de la femme, avait déconcerté tous leurs projets. Vainement ils leur avaient lâché émissaires, sur émissaires le père Fleurus, en esclave docile de sa femme, qu'il regardait comme un oracle, les renvoyait à celle-ci et ne répondait jamais autre chose que: Adressez-vous tà mame Fleurus, moi j'ignore la chose de mame l'Alolyme. Quant à madame Fleurus, élevée avec les grands, au milieu de ce monde tout confit en menteries, feint, fardé et dangereux, elle possédait au suprême degré l'art de dissimuler, et après une heure d'entretien avec elle, on se trouvait tout étonné de ce que ses phrases filandreuses n'avaient pas fait faire un pas à la question.
Il fallait don renoncer à cette importante affaire qui promettait un si beau résultat: c'est à quoi ne pouvaient se résoudre ni de Lussan, ni Salvador, et ils cherchaient tous les moyens d'arriver au but qu'ils voulaient absolument atteindre, lorsqu'ils furent arrêtés tous deux.
IV.—Suite du précédent.
Les exigences de notre récit nous forcent à conduire nos lecteurs dans un lieu que nous ne nommerons pas; mais que la courte description que nous allons essayer d'en faire fera suffisamment connaître.
De la boutique d'une maison sise dans une des petites rues qui débouchent sur le boulevard Bonne-Nouvelle, on a fait un petit salon, tapissé seulement d'un papier rouge commun. Ce salon (puisque salon il y a), est meublé seulement d'une grande table ronde, couverte d'un tapis vert, d'un canapé en velours d'Utrecht jaune, et de quelques chaises en cerisier couvertes en crin, quelques mauvaises lithographies dans des cadres dorés sont appendues aux murs, une pendule d'albâtre et deux vases de porcelaine dorée, dans lesquels se prélassent deux grosses touffes de fleurs artificielles ornent la cheminée.