—Si j'avais un piano, ce serait bien plus agréable, on ne peut bien chanter sans accompagnement.
—C'est un clavecin que vous voulez dire, n'est-ce pas, mon enfant?
—Piano ou clavecin, mais si vous aimez cet instrument, dit Silvia, je puis vous satisfaire sans qu'il vous en coûte rien, car j'en ai un chez mon pauvre père. Si vous voulez me permettre de lui écrire, et ensuite me promettre de faire ajouter à ma lettre quelques mots de recommandation par notre excellent vicaire, je suis persuadée que mon père daignera me pardonner et m'enverra mon piano. O combien alors je serai heureuse près de vous, chère madame! déjà vous vous êtes faite à ma figure, en me donnant les moyens de vous procurer d'agréables distractions, de charmer votre vieillesse, il me sera bien doux de penser que nous ne nous quitterons jamais.
—Je n'avais pas besoin de cette dernière preuve de dévouement, répondit la vieille; je suis prête à faire tout ce qui peut vous faire plaisir.
Silvia, enchantée de voir que son plan réussissait à merveille, écrivit le lendemain à son prétendu père une lettre ainsi conçue:
«Mon cher et très-honoré père,
»C'est à vos pieds et inondée de mes larmes, que je me prosterne! Fille coupable, une passion aveugle, insensée, m'a fait trahir tous mes devoirs envers Dieu, envers vous, envers le monde! Hélas! pourquoi ai-je cédé aux perfides insinuations d'un misérable séducteur qui avait juré ma perte? pourquoi ai-je abandonné le meilleur des pères pour me jeter dans la voie du crime?..... Ne me maudissez pas ô mon père! le ciel m'a assez punie; n'ajoutez pas au fardeau de mes infortunes!
»Oui, mon tendre père, j'ai été bien coupable; mais je déteste aujourd'hui mon ingratitude. Mon repentir et mes larmes me font espérer que vous jetterez un regard de compassion sur votre malheureuse fille, et que vous daignerez lui pardonner. Ce n'est plus, hélas! cette fille qui faisait naguère la joie et l'orgueil de votre cœur; cette beauté, ces grâces dont j'étais si fière, un accident affreux me les a ravies et m'a rendue l'horreur de tous ceux que j'approche! Plongée dans la misère, par suite de cette funeste catastrophe, abandonnée de tous mes amis, et n'ayant d'autre ressource que mon travail pour subsister, le croirez-vous, ô mon père, votre fille infortunée s'est vue repoussée par tous, comme un objet d'épouvante et dégoût! Je serais donc morte de désespoir et de faim si le Seigneur ne m'avait prise en pitié, et ne m'avait donné la pensée d'aller me jeter aux pieds d'un digne prêtre qui a daigné me tendre une main secourable. Sans lui, sans monsieur l'abbé Reuzet, je serais certainement morte de faim; mais cet homme de Dieu m'a placée chez une vieille et respectable dame qui m'a prise en affection, et qui promet de me garder près d'elle, malgré l'état horrible de ma figure. Cette dame, à cause de son grand âge, a besoin de distractions et montre beaucoup de plaisir à m'entendre chanter; mais, comme elle n'est pas musicienne, il n'y a pas de piano chez elle, et je suis forcée de chanter sans accompagnement. Oserai-je vous prier de m'envoyer le mien? ce serait pour moi un moyen de plus de plaire à ma bonne protectrice, dont les procédés sont au-dessus de tout éloge. De grâce, excellent et généreux père, ne refusez pas ma prière, je vous le demande à genoux: ne me traitez pas selon mes torts, mais comme une fille d'autant plus chère qu'elle s'offre à vos yeux purifiée par le repentir et les larmes.
»Je suis, avec le plus profond respect, mon très-cher et très-honoré père,
»Votre fille,