»La demande était faite de si bonne grâce! je n'eus pas la force de refuser; les dix-huit francs du colonel furent entamés. Un verre de vin en amène un autre, et puis deux, et puis trois et puis quatre, si bien que je m'enivrai de boisson et de volupté. Enfin la nuit arriva, et, je ne sais comment cela se fit, mais je m'éveillai dans la rue, sur un banc de pierre, à la porte de l'hôtel des Fermes...
»Ma surprise fut grande, en regardant autour de moi; elle fut plus grande encore quand je vis le fond de ma bourse:..... les oiseaux étaient dénichés......
»Quel moyen de rentrer chez mon bourgeois? Où aller coucher? Je pris le parti de me promener en attendant le jour; je n'avais point d'autre but que de tuer le temps, ou plutôt de m'étourdir sur les suites d'une première faute. Je tournai machinalement mes pas du côté du marché des Innocents. Fiez-vous donc aux payses! me disais-je en moi-même; me voilà dans de beaux draps! encore s'il me restait quelque argent...
»J'avoue que, dans ce moment, il me passa de drôles d'idées par la tête..... J'avais vu souvent afficher sur les murs de Paris: Portefeuille perdu, avec mille, deux mille et trois mille francs de récompense à qui le rapporterait. Est-ce que je ne m'imaginai pas que j'allais trouver un de ces portefeuilles; et dévisageant les pavés un à un, marchant comme un homme qui cherche quelque chose; j'étais très sérieusement préoccupé de la possibilité d'une si bonne aubaine, lorsque je fus tiré de ma rêverie par un coup de poing qui m'arriva dans le dos.—Eh bien! Cadet, que fais-tu donc par ici si matin?—Ah! c'est toi, Fanfan, et par quel hasard dans ce quartier à cette heure?
»Fanfan était un apprenti pâtissier, dont j'avais fait la connaissance aux Porcherons; en un instant, il m'eut appris que depuis six semaines il avait déserté le four, qu'il avait une maîtresse qui fournissait aux appointements, et que, pour le quart d'heure, il se trouvait sans asile, parce qu'il avait pris fantaisie au monsieur de sa particulière de coucher avec elle. Au surplus, ajouta-t-il, je m'en bats l'œil; si je passe la nuit à la Souricière, le matin je reviens au gîte, et je me rattrappe dans la journée. Fanfan le pâtissier me paraissait un garçon dégourdi; je supposais qu'il pourrait m'indiquer quelque expédient pour me tirer d'affaire; je lui peignis mon embarras.
—»Ce n'est que çà, me dit-il; viens me rejoindre à midi au cabaret de la barrière des Sergents; je te donnerai peut-être un bon conseil: dans tous les cas, nous déjeunerons ensemble.»
»Je fus exact au rendez-vous. Fanfan ne se fit pas attendre; il était arrivé avant moi: aussitôt que j'entrai, on me conduisit dans un cabinet où je le trouvai en face d'une cloyère d'huîtres, attablé entre deux femelles, dont l'une, en m'apercevant, partit d'un grand éclat de rire.—Et qu'a-t-elle donc celle-là, s'écria Fanfan?—Eh! Dieu me pardonne, c'est le pays!—C'est la payse! dis-je à mon tour, un peu confus.—Oui, mon minet, c'est la payse. Je voulus me plaindre du méchant tour qu'elle m'avait joué la veille; mais, en embrassant Fanfan, qu'elle appelait son lapin, elle se prit à rire encore plus fort, et je vis que ce qu'il y avait de mieux à faire, était de prendre mon parti en brave.
»—Eh bien! me dit Fanfan, en me versant un verre de vin blanc, et m'alongeant une douzaine d'huîtres, tu vois qu'il ne faut jamais désespérer de la Providence; les pieds de cochon sont sur le gril: aimes-tu les pieds de cochon? Je n'avais pas eu le temps de répondre à sa question, que déjà ils étaient servis. L'appétit avec lequel je dévorais était tellement affirmatif, que Fanfan n'eut plus besoin de m'interroger sur mon goût. Bientôt le Chablis m'eut mis en gaité; j'oubliai les désagréments que pourrait me causer le mécontentement de mon bourgeois, et comme la compagne de ma payse m'avait donné dans l'œil, je me lançai à lui faire ma déclaration. Foi de Dufailli! elle était gentille à croquer; elle me rendit la main.
—»Tu m'aimes donc bien, me dit Fanchette, c'était le nom de la perronnelle.—Si je vous aime!—Eh bien! si tu veux, nous nous marierons ensemble.—C'est çà, dit Fanfan, mariez-vous; pour commencer, nous allons faire la noce. Je te marie, Cadet, entends-tu? Allons, embrasses-vous; et en même-temps, il nous empoigna tous deux par la tête pour rapprocher nos deux visages.—Pauvre chéri, s'écria Fanchette, en me donnant un second baiser, sans l'aide de mon ami; sois tranquille, je te mettrai au pas.
»J'étais aux anges; je passai une journée délicieuse. Le soir, j'allai coucher avec Fanchette; et, sans vanité, elle s'y prit si bien qu'elle eût tout lieu d'être satisfaite de moi.